Guerre d’Algérie: un historien militaire poursuivi pour violation du secret-défense

Par Antoine Cariou

Dénoncé par l’armée, un officier historien est visé depuis la fin 2019 par une enquête judiciaire pour violation du secret-défense, au sujet d’un simple document d’archive de la guerre d’Algérie. Une procédure engagée juste avant que le gouvernement ne verrouille subitement les archives, déclenchant une fronde des historiens.

Officier de l’armée de terre et historien militaire, Christian, dont le prénom a été modifié, est désormais considéré comme un délinquant par l’armée. Selon nos informations, ce commandant est visé par une enquête judiciaire pour « compromission du secret de la défense nationale », délit passible de cinq ans de prison.

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France-Algérie : Benjamin Stora défend son rapport devant les députés


par Soizic BONVARLET, le Mercredi 5 mai 2021 à 09:51, mis à jour le Mercredi 5 mai 2021 à 16:13

Emmanuel Macron l’avait mandaté en juillet 2020 pour « dresser un état des lieux juste et précis » sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie. Après avoir remis son rapport à l’Élysée en janvier dernier, l’historien Benjamin Stora était auditionné ce mercredi 5 avril par la commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblé nationale.

Le présent est tumultueux mais l’historien fait confiance au temps long. Si les relations franco-algériennes ont été particulièrement tendues ces dernières semaines, suite au report sine die de la visite de Jean Castex prévue en avril à Alger, et aux propos du ministre algérien du Travail, Hachemi Djaâboub, qui a qualifié la France d' »ennemi traditionnel et éternel », Benjamin Stora ne désespère pas. Devant les députés, l’historien spécialiste de l’Algérie française et post-coloniale est revenu sur les conclusions de son rapport, remis le 20 janvier 2021 au Président de la République. Formulant le vœu que les deux pays avancent de concert sur le chemin d’une mémoire apaisée, il espère œuvrer à une « réconciliation des peuples français et algérien ».

Dépasser l’antagonisme mémoriel
« Soixante ans après, l’Histoire est encore un champ en désordre, en bataille quelquefois », écrit Benjamin Stora dans son rapport. L’historien plaide pour une reconnaissance affirmée des crimes commis durant la colonisation, puis durant la guerre, longtemps oubliés ou minimisés en France. Ainsi du conflit lui-même, qui, bien qu’il ait duré près de huit années, est longtemps resté sans nom, ou pudiquement appelé « événements d’Algérie ». L’objectif est de mettre fin à ce que Benjamin Stora nomme la « communautarisation des mémoires ».

L’historien considère que « tout groupe appartenant à cette histoire est spécifique, mais aucun n’est exceptionnel et nul ne doit être placé au-dessus des autres. Or, chaque groupe exige une empathie à sens unique, unilatérale, exclusive ». Lutter contre cet antagonisme mémoriel est un enjeu d’autant plus important, note le rapport, qu’ »aujourd’hui, en France, plus de sept millions de résidents sont toujours concernés par l’Algérie, ou plutôt, par la mémoire de l’Algérie ».

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Les massacres de Sétif, prémices de la guerre d’Algérie

Le 8 mai 1945, alors que la victoire des Alliés sur le nazisme est célébrée sur tout le territoire algérien, la répression par les forces françaises d’une manifestation indépendantiste fait des milliers de morts dans la région de Sétif, à 300 km à l’est d’Alger.

A Sétif, berceau de Ferhat Abbas, fondateur de l’Union populaire algérienne (UPA) et des Amis du manifeste et de la liberté (AML) qui réclame l’accession des musulmans à la citoyenneté française, une foule de 8.000 à 10.000 personnes se forme pour célébrer la victoire, à l’appel de l’AML et du Parti du peuple algérien (PPA, interdit) de Messali Hadj, le père du nationalisme algérien.

« Vive l’Algérie indépendante »

A côté du drapeau français figure pour la première fois le drapeau algérien vert et blanc. Aux « Vive la Victoire alliée » scandés par la foule, succèdent les « Vive l’Algérie indépendante ». Après un ordre du sous-préfet de retirer pancartes et banderoles, un scout musulman de 22 ans, Bouzid Saâl, refuse de baisser le drapeau algérien. Des heurts éclatent, un policier tire et le jeune homme est tué. La foule est saisie de panique. C’est le début des émeutes.

La colère des manifestants se retourne contre des Français. Au total 102 Européens — 86 civils et 16 militaires — seront tués lors des émeutes, selon les historiens Benjamin Stora et Guy Pervillé. L’après-midi, l’insurrection gagne la campagne puis s’étend à d’autres villes, Guelma, Kherrata, Bône. Pendant deux jours, les scènes de pillages, agressions, viols et assassinats se poursuivent. Le gouvernement provisoire du général de Gaulle répond alors par une répression impitoyable menée par le général Duval.

Sur une distance de 150 km de Sétif à la mer, la loi martiale est proclamée, toute circulation est interdite, le couvre-feu décrété, les chefs nationalistes arrêtés, des scouts et civils sommairement exécutés sur simple suspicion. Des mechtas (localités de 5.000 à 10.000 habitants) suspectées d’abriter des indépendantistes sont mitraillées par l’aviation et incendiées. Des femmes, enfants et vieillards tués. En quinze jours, vingt opérations aériennes contre la population seront menées : 44 mechtas détruites, des douars (hameaux isolés de plaine ou de montagne) entièrement rasés.

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Nancy : un passé et une histoire coloniale mis en lumière grâce au travail de recherche de lycéens

Grace à un travail entrepris lors de leur année de terminale, des élèves du lycée Jeanne d’Arc à Nancy se sont lancés sur les traces du passé colonial et de la guerre d’Algérie à Nancy et en Lorraine. Leurs découvertes, autour d’événements très violents et parfois oubliés, sont très surprenantes.
Publié le 09/05/2021 à 14h30

Lorsqu’on évoque les colonies, difficile de penser immédiatement à Nancy et à la Lorraine. Pourtant, il y existe bien des traces de ce passé colonial. Il y a bien évidemment des éléments visibles. Il suffit de lever la tête et de lire les noms de rues où on retrouve des patronymes locaux (Jacques Marquette, Lyauthey) ou nationaux (Abbé Grégoire) liés à cette période. Il y a également des monuments comme le Mémorial Désilles, la caserne Verneau, la caserne Gendarme-Roux ou encore la statue du Sergent Blandan. Autant d’éléments qui rappellent ce lien entre l’histoire de France, ses acteurs et son passé colonial.

“Lorsque j’ai proposé à mes élèves de travailler sur ce thème, ils étaient plutôt sceptiques” se souvient Etienne Augris, professeur d’histoire-géographie au Lycée international Jeanne d’Arc de Nancy, “mais au final, on se rend compte qu’on a appris énormément. Il y a des choses que je savais mais en choisissant ce projet-là, je n’imaginais pas l’ampleur de ce que nous allions trouver. J’ai envie de dire que nous avons tiré un fil et à force de le tirer, on n’a pas cessé de découvrir.”

Assassinats, fusillades et enlèvement

Au début de l’année scolaire, Etienne Augris et un de ses collègues, Mehdi Mohraz, également professeur d’histoire-géographie, se lancent sur un projet lié au thème Histoire et mémoires avec les élèves inscrits en spécialité histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques (HGGSP) de Terminale. “On a trouvé qu’il y avait un travail intéressant à faire avec les élèves. Un travail qui ne se limite pas au simple apport de connaissances. L’idée, c’était de partir à la découverte de ce thème qui nous paraît lointain. Il a pourtant une prise avec notre espace quotidien, l’espace public que nous fréquentons tous les jours. Après, il y a aussi des « choses invisibles » sur lesquelles on peut travailler en donnant du sens à des événements dont on a perdu la signification. »

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L’enseignement de la guerre d’Algérie en France: entre histoire et mémoire

Texte par : Tirthankar Chanda

Dans son rapport sur la colonisation et la guerre d’Algérie, l’historien Benjamin Stora appelle à accorder davantage de place à l’histoire de la France en Algérie dans les programmes scolaires français. Cette histoire, si elle n’a jamais été éludée à l’école de la République, s’est problématisée et politisée au fil du temps. Son traitement suscite passions et controverses. Pourquoi ?

Omniprésente dans l’imaginaire français, la guerre d’Algérie prise dans les rets de l’histoire et les enjeux mémoriels, est perçue comme un sujet délicat à enseigner à l’école de la République. Les débats font régulièrement rage entre ceux qui regrettent que ce sujet soit absent dans les programmes scolaires, du moins pas aussi présent qu’il devrait être compte tenu de ses traces dans les mémoires et dans la société française contemporaine, et ceux qui estiment que la question franco-algérienne ne fait pas partie des « fondamentaux » de l’histoire de la France au même titre que la Révolution française ou les Lumières. Dans ce contexte, les préconisations du rapport que l’historien Benjamin Stora a remis en début d’année au président de la République Emmanuel Macron, appelant à renforcer l’enseignement de l’histoire de la colonisation algérienne semblent difficiles à mettre en œuvre, alors même que, si on en croit les enseignants, il y a une demande de la part des élèves pour mieux connaître cette histoire.

Beaucoup d’idées toutes faites circulent dans le champ social concernant la place de la colonisation, plus particulièrement celle de l’Algérie, dans l’enseignement scolaire. Pour Benoît Falaize (1), spécialiste de l’enseignement de l’histoire dans les collèges et les lycées de France, rien ne serait plus erroné que d’affirmer que la guerre d’Algérie n’est pas enseignée dans les écoles françaises. Ce chercheur qui a recensé tous les manuels scolaires d’histoire depuis les années 1970 jusqu’à y avoir compté le nombre de signes des documents et des légendes des images, s’élève avec véhémence contre cette idée toute faite. Il aime rappeler qu’il a même repéré la formule « bourbier algérien » dans un manuel daté de 1983. C’est la preuve, pour l’historien, que les heurs et malheurs de la colonisation ne sont pas des sujets tabous dans les écoles de la République.

En Algérie, le pouvoir a-t-il peur de ses historiens ?

Un collectif de chercheurs dénonce le verrouillage par le pouvoir des archives nationales, notamment celles portant sur la guerre d’indépendance, et réclame au chef de l’État leur ouverture. Une initiative forte, qu’explique l’un des signataires, Amar Mohand-Amer.

Début mars, neuf historiens algériens de renom ont adressé une lettre ouverte au président Abdelmadjid Tebboune pour « l’ouverture des archives nationales ». Ils entendaient attirer publiquement l’attention des pouvoirs politiques sur les difficultés que rencontrent les chercheurs à accéder aux archives, notamment celles, toujours brûlantes, portant sur la guerre d’indépendance. Explications d’Amar Mohand-Amer, historien signataire de la tribune, chercheur au Centre national de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC) d’Oran.

Les difficultés d’accès aux archives dénoncées récemment par neuf historiens algériens concernent-elles toutes les périodes (ancienne, moderne…), ou uniquement contemporaine, depuis le XIXe siècle ?
Quelles que soient les périodes, le problème est bien l’accès, de plus en plus verrouillé, aux archives. Cependant, il est incontestable que les fonds portant sur le mouvement national et la guerre de libération constituent une sorte de territoire clos. Je pense, notamment, aux rapports réalisés par les services de renseignements du FLN (Front de libération nationale) sur les Algériens.

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Histoires d’Algérie

À propos de : Samia Henni, Architecture de la contre-révolution, Éditions B42 ; Raphaëlle Branche, « Papa qu’as-tu fait en Algérie ? », La Découverte ; Natalya Vince, Our Fighting Sisters. Nation, Memory and Gender in Algeria, Manchester University Press

par Étienne Augris , le 29 avril

Trois historiennes abordent de manière renouvelée la guerre d’Algérie. Leurs recherches mettent en lumière les effets de la violence sur les populations, ainsi que les traumatismes des soldats français et des combattantes algériennes.

Samia Henni, Architecture de la contre-révolution. L’armée française dans le nord de l’Algérie, Éditions B42, 2019 ; Raphaëlle Branche, « Papa qu’as-tu fait en Algérie ? », La Découverte, 2020 ; Natalya Vince, Our Fighting Sisters. Nation, Memory and Gender in Algeria, 1954–2012, Manchester University Press, 2015.
Alors que 2022 marquera le 60e anniversaire de la fin du conflit nommé « guerre d’indépendance » ou « de libération nationale » en Algérie et « guerre d’Algérie » en France, les travaux historiques sur cette guerre et les liens entre les deux pays continuent de susciter l’intérêt des chercheurs, en parallèle aux injonctions mémorielles, et parfois contre elles.

Avec des parcours et des approches différentes, mais complémentaires, trois historiennes envisagent la guerre dans son histoire complexe et identifient les liens entre passé et présent qui font du conflit un moment essentiel pour comprendre l’histoire contemporaine des deux pays. Elles nous offrent trois beaux livres pour comprendre les mémoires d’un même conflit aux répercussions majeures dans les vies des acteurs et de leur entourage.

Regroupements et barbelés

Dans un ouvrage issu de sa thèse en histoire de l’architecture, Samia Henni adopte un angle original. Elle cherche à mettre en évidence les liens entre les logiques à l’œuvre dans l’administration et l’armée française qui œuvrent ensemble, à partir de 1956 en Algérie, en prenant comme prisme l’architecture et l’urbanisme
. Dans le cadre de sa recherche, elle a conduit des entretiens avec des acteurs de ces politiques ou leurs parents. Elle montre comment leur trajectoire s’inscrit dans l’époque en décortiquant les logiques de domination.

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