Comment enseigner la guerre d’Algérie ?

TRIBUNE. L’historien Abderahmen Moumen raconte la manière dont la recherche historique et l’école se sont peu à peu emparées d’un sujet extrêmement sensible et encore très débattu. En partenariat avec la Chaire Citoyenneté de Sciences Po-Saint-Germain-en-Laye.

Par Abderahmen Moumen

Algérie, harkis, pieds-noirs, Maurice Audin, répression des manifestants algériens du 17 octobre 1961, massacre d’Oran du 5 juillet 1962, disparus, décès de Jacques Chirac, « hirak » (mouvement de contestation du régime politique algérien), l’actualité récente nous a habitué à l’omniprésence médiatique de la guerre d’Algérie. Cette guerre d’indépendance correspond en France à la période allant du 1er novembre 1954, date du déclenchement de l’« insurrection » ou de la « Révolution » algérienne, selon les terminologies officielles employées par les belligérants, jusqu’à la sortie de guerre en 1962, sans qu’une date aujourd’hui ne fasse consensus quant à son terme. Après une lente prise en compte des conséquences de la guerre par l’État français, la guerre d’Algérie devient, très rapidement, un objet d’étude légitime et enseigné. Question socialement vive, le conflit fait néanmoins débat au sein de la société française, précédant, accompagnant ou suivant les avancées de la recherche scientifique et interrogeant les modalités de transmission scolaire de cette histoire.

Les mémoires plurielles de la guerre d’Algérie

Après la guerre d’Algérie, la France rassemble sur son territoire national l’ensemble des acteurs de celle-ci, porteurs d’autant de mémoires différentes du conflit. C’est en premier lieu, par leur nombre, près d’un million et demi, la mémoire des anciens combattants : appelés, rappelés et engagés ; celle de ceux que l’on désigne par l’expression « pieds-noirs » avec près d’un million de personnes (en y englobant les juifs d’Algérie qui se dissocient parfois des pieds-noirs) ; ou celle de ceux que l’on nomme par le terme générique de « harkis », avec près de 150 000 personnes si on y englobe toutes les catégories d’Algériens ou « musulmans français » rangés du côté de l’Etat ou de l’Armée française durant la guerre.

D’autres porteurs de mémoire sont aussi présents après l’indépendance en France : les militants anticolonialistes, des militants et combattants du Front de libération nationale (FLN) et du MNA (Mouvement national algérien), des militants/combattants de l’Organisation armée secrète (OAS) ou des familles des victimes du FLN, de l’Armée française ou de l’OAS. Après l’indépendance, plusieurs millions de personnes, acteurs ou témoins, se retrouvent ainsi sur le territoire français, avec autant de descendants (in)directement concernés, et finalement toute la société française, tout autant (in)directement affectée par ce conflit de décolonisation et ses aspects parfois méconnus de guerre(s) civile(s).

Au sein de ces groupes, les mémoires sont tout autant hétérogènes avec des expériences de la guerre diverses. Des années 1960 aux années 1980, la plupart des acteurs de la guerre d’Algérie s’enferment dans le silence ou dans l’entre-soi, se rassemblant finalement autour de l’idée d’oublier ces années de violence traumatisantes, et les priorités étant tout autre : se reclasser pour les pieds-noirs, sortir des camps pour une partie des familles d’anciens harkis, rattraper les années perdues en Algérie pour les appelés du contingent, travailler puis retourner au pays pour les Algériens de France. Mais pour tous, l’Algérie devient le pays du traumatisme ou le pays sublimé.

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Tourner la page des « opérations de maintien de l’ordre » ?

Néanmoins, et ce dès 1962, de nombreuses publications ont pour origine des acteurs de cette guerre. De Francine Dessaigne avec son « Journal d’une famille pied-noir. Alger 1960-1962 » (L’Esprit nouveau, 1962) aux ouvrages du Bachaga Boualam (« Mon pays la France », 1962 ou « Les Harkis, au service de la France », 1963, aux éditions France-Empire), en passant par Edmond Jouhaud avec « Ô mon pays perdu, de Bous Sfer à Tulle » (Fayard, 1969) ou Michel Esnault et « L’Algérie d’un appelé – Février 1961-Mars 1962 » (1975).

Chaque année et ce dès la fin des années 1960, des œuvres filmiques traitent, en sujet principal ou en fond, le conflit à l’instar de « Élise ou la vraie vie » (1967) de Michel Drach, « Avoir vingt ans dans les Aurès » (1972) de René Vautier, « RAS » (1973) d’Yves Boisset ou « le Coup de sirocco » (1979) d’Alexandre Arcady. Des chansons évoquent aussi la guerre d’Algérie de « Adieu mon pays » (1962) d’Enrico Macias à « Fleur d’oranger » (1972) d’Hugues Aufray.

Pour l’État français, il s’agit avant tout de tourner la page de ce qui s’appelle encore officiellement les « opérations de maintien de l’ordre », et ce, malgré les revendications des appelés du contingent pour l’obtention de la carte d’ancien combattant. Plusieurs lois d’amnistie suivent ainsi les accords d’Évian signés le 18 mars 1962, et cela, quelle que soit l’orientation politique des présidents de la Ve République : en 1964, en 1966, en 1982 jusqu’à l’article 13 de la loi du 23 février 2005.

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Aucune date, en souvenir des morts pour la France, n’est l’objet de commémorations officielles. Les anciens combattants affiliés à la Fédération nationale des anciens combattants Algérie Maroc Tunisie (FNACA), la plus importante association – en nombre d’adhérents – d’anciens d’AFN, organisent pourtant dès le 19 mars 1963 les premières commémorations en souvenir des « camarades tombés en Algérie, Maroc et Tunisie », soit une date qui cristallise jusqu’à aujourd’hui les tensions mémorielles.

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