Table ronde : "50 ans plus tard : le dessous des cartes"

EVÉNÉMENT 50e ANNIVERSAIRE DU CESSEZ-LE-FEU EN ALGÉRIE

GUERRE D’ALGÉRIE : FORUM DES ÉCRIVAINS
DU 26 AU 28 OCTOBRE 2012 À LA MAIRIE DU Ve ARRDT
TOUT LIRE SUR LA GUERRE D’ALGÉRIE

Intervenants
Maurice Vaïsse, Jean Monneret, Gilbert Meynier et Guy Pervillé

Débat animé par Jean-Pierre Farkas

De gauche à droite : Jean Monneret, Guy Pervillé, Gilbert Meynier, Maurice Vaïsse et Jean-Pierre Farkas


Jean-Pierre Farkas : C’est hallucinant de voir le nombre de livres écrits et vendus sur la guerre d’Algérie, alors j’ai une question à vous poser à tous les quatre : quels faits de la guerre d’Algérie vous semblent encore obscurs, ou pas assez étudiés ? Maurice Vaïsse ?

Maurice Vaïsse : Nous en savons beaucoup, mais il manque encore des choses. D’ailleurs, je tournerais votre question autrement. Je penserais plutôt qu’il y a des faits, des idées et des documents qui ne sont pas connus et qui gagneraient à l’être. Un exemple : j’ai publié il y a dix ans, pour le compte du Ministère des Affaires étrangères, l’ensemble des verbatim des négociations d’Évian. Publié, ce livre a reçu un accueil froid – comme tout livre extrêmement sérieux. Il y a deux ans, j’ai demandé au Ministère si ce livre pouvait être republié en raison de ce cinquantième anniversaire, mais rien ne s’est passé. Or il se trouve que j’étais au salon du livre d’Alger il y a quelques semaines, et les Algériens ont été passionnés par ce qu’ils ont trouvé à l’intérieur de ce livre. Pour ces Algériens, découvrir ce que leurs délégués avaient dit durant ces négociations étaient une véritable mine ! C’était une certaine façon de répondre à votre question. Qu’est-ce qu’on ne connaît pas ? Ce sont d’abord des choses qu’on ne connaît pas parce qu’on n’est pas allé les chercher ou parce qu’on n’y avait pas accès ou tout simplement parce qu’on ne savait pas qu’elles existaient.

Jean-Pierre Farkas : Gilbert Meynier, vous avez travaillé pendant treize ans sur l’histoire du FLN. Vous manque-t-il aujourd’hui certains documents ou archives ?

Gilbert Meynier : D’abord je dois dire que la surabondance d’ouvrages édités pour ce cinquantenaire me laisse pantois. Cependant, aujourd’hui encore, beaucoup de documents font défaut. Les six wilayas algériennes, j’ai pu les connaître grâce aux archives d’Aix-en-Provence et de Vincennes. Je n’ai reçu aucune réponse des autorités algériennes quant à mes nombreuses demandes de consulter leurs archives. Ça a donc été un vrai manque qui m’a empêché de poursuivre correctement mes travaux. Je n’ai pas pu aller en Algérie pendant vingt et un ans. Aujourd’hui, j’y suis invité très régulièrement. Le contexte a changé, il est plus apaisé. Une nouvelle génération est là, qui n’a pas connu la guerre d’Algérie, cet entonnoir de l’époque coloniale.

Jean-Pierre Farkas : Guy Pervillé, vous avez travaillé sur les rapports entre la France et l’Algérie jusqu’en 2012. Y a-t-il encore des points qui restent obscurs dans vos travaux ?

Guy Pervillé : Des zones obscures, il en reste toujours. On ne peut jamais tout savoir sur un sujet, même si on l’étudie depuis quarante ans. Mais il ne faut pas exagérer les conséquences de ce constat. L’historien doit toujours être à la recherche des faits afin de pouvoir tirer des interprétations sur les rapports de causalité entre ces différents faits. Mais le savoir total ne sera jamais atteint. Quand j’ai commencé à travailler sur l’histoire de la guerre d’Algérie pour mon mémoire de maîtrise d’histoire en 1970, l’histoire de l’Algérie coloniale était terminée depuis 1962. On peut même dire que la guerre s’était tout à fait terminée avec l’amnistie de juin 1968 et la libération des condamnés de l’OAS. Cette partie de l’histoire terminée depuis deux ans, il convenait maintenant d’interroger les sources vivantes, sans se contenter d’attendre que soient ouvertes les archives des États, comme l’ont fait certains historiens au début du XXe siècle qui, pour ne pas confondre histoire et mémoire, avaient choisi de ne pas interroger les témoins vivants. Il y a beaucoup de sources à étudier (vivantes, écrites, audiovisuelles, publiques, privées), mais vous n’avez jamais accès à toutes les sources en même temps. Donc l’histoire « complète » n’existe pas. À partir de ce constat, il faut accepter de produire un travail qui, par nature, sera provisoire et qui pourra être remis en question soit par nous-mêmes, soit par d’autres, grâce à la révélation de nouvelles sources, de nouveaux faits…

Jean-Pierre Farkas : Jean Monneret, sur quoi vos recherches portent-elles actuellement ?

Jean Monneret : Cela fait aujourd’hui trente ans que je me bats pour tenter d’exhumer un problème complètement occulté : il s’agit des Européens qui, après le 19 mars 1962, jour du cessez-le-feu en Algérie, ont été victimes d’enlèvements et qui, pour un grand nombre d’entre eux, sont encore à l’heure actuelle portés disparus. Je n’ai pas besoin de vous dire que cette question est ultra-sensible, qu’elle peut avoir des implications politiques et qu’elle porte en elle pas mal de zones d’ombres. Toutefois, nous commençons à avoir une vue assez nette de l’ensemble, notamment grâce aux travaux d’historiens, comme ceux de Jean-Jacques Jordi, par exemple. Je regrette simplement que les résultats de ces recherches soient encore très faibles au niveau éditorial. Et je reste scandalisé de constater qu’en 2012, année du cinquantième anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie, on n’aborde absolument pas ce problème dans les médias ou alors de façon très sommaire. Concernant les témoins, je ne serais pas aussi convaincu que mon collègue Guy Pervillé car, dans le milieu des Français rapatriés, il y a eu une abondance de témoignages, mais certains n’étaient pas toujours fiables et entraînaient parfois des surenchères néfastes pour un historien, puisque contaminées par d’absurdes querelles de chiffres. Ce n’est qu’à partir de 1992, une fois les archives de Vincennes ouvertes, qu’on a pu mener des études sérieuses.

Jean-Pierre Farkas : Prenons un personnage historique comme le général de Gaulle. Il subsiste tout de même encore quelques points obscurs à son sujet. L’un de vous pourrait-il nous éclairer sur certains points ? Tracer les contours de ce que vous avez écrit sur le général à travers vos travaux respectifs ? Maurice Vaïsse ?

Maurice Vaïsse : La grande question est de savoir si, lorsqu’il revient au pouvoir, le général de Gaulle a déjà une idée de ce qu’il compte faire de l’Algérie. Tout le monde a son avis à ce sujet. Moi, je pense qu’il ne savait pas ce qu’il comptait faire de l’Algérie. Il commencera par dire « Je vous ai compris » puis évoluera vers l’auto-détermination le 16 septembre 1959, avant de finir par évoquer « L’Algérie algérienne » ! Il savait au fond de lui que l’Algérie, ça n’était pas la France, et ça il le dira de plus en plus nettement au cours des dernières années du conflit. Mails il savait également que la France avait besoin de l’Algérie pendant un certain temps encore. Il se posait alors la question de savoir en quoi l’Algérie et la France allaient pouvoir rester liées. Il était presque coincé par ses propres contradictions, parce qu’en revenant au pouvoir, il voulait restaurer la grandeur de la France et cela consistait à posséder l’arme nucléaire dont la France est encore privée lorsqu’il revient aux commandes de l’État en juin 1958. Or, il est prévu que ces essais nucléaires, primordiaux pour l’avenir de la France, doivent avoir lieu dans le Sahara. Cela explique le blocage concernant le Sahara qui freinera les négociations d’Évian. Donc le général de Gaulle va devoir vivre avec cette contradiction : vouloir différencier la France de l’Algérie et en même temps conserver une association étroite entre les deux pays.

Guy Pervillé : C’est vrai que la question s’est posée au sujet de ce que voulait le général et de ce qu’il a fait. Il faut en effet se garder, comme beaucoup d’anti-gaullistes, de taxer de Gaulle d’homme machiavélique qui aurait su dès le début ce qu’il comptait faire de l’Algérie. On ne devrait peut-être pas se fier uniquement à son discours sur l’auto-détermination. Plusieurs témoins ont recueilli des confidences du général qui restait persuadé, à partir de 1965, que le temps était passé où la France aurait pu poursuivre l’intégration de l’Algérie dans la France et que l’indépendance était devenue inévitable. Comme il l’a écrit dans ses mémoires, il savait qu’il était impossible de maintenir l’Algérie française, mais il ne savait pas comment ni avec qui accoucher d’une Algérie indépendante.

Jean-Pierre Farkas : Gilbert Meynier, en quoi le retour du général de Gaulle au pouvoir en 1958 modifie la donne au sein du FLN ?

Gilbert Meynier : Je pense que de Gaulle a été assez tôt persuadé qu’il lui faudrait d’une manière ou d’une autre négocier avec le FLN. J’ai discuté longuement avec Hocine Malti, l’auteur du livre Histoire secrète du pétrole algérien. Il en ressort que, lors des négociations, l’essentiel pour de Gaulle était le pétrole et le Sahara. L’auteur a interrogé un certain nombre des négociateurs d’Évian ; beaucoup lui ont confié que de Gaulle avait laissé entendre de manière assez claire que les Français d’Algérie n’étaient pas son problème et qu’il semblait s’en désintéresser presque totalement. Mais ce n’est que l’opinion que je me suis faite au fil des ans et en particulier à la lecture de ce livre. Effectivement taxer de Gaulle de machiavélisme peut être un tort, mais pourquoi ne pas parler de stratégie inconsciente ? Prenons l’offensive Challe en 1959. On peut très bien s’imaginer qu’il y avait là une volonté de l’emporter militairement sur le terrain, mais que, dans le même temps, cette démonstration n’était pas exclusive d’une autre démonstration, plus implicite, qui démontrerait que le vrai problème se passait sur le plan politique. La guerre d’Algérie a été perdue sur le plan militaire par les Algériens – tous les Algériens le savent, même ceux qui disent le contraire –, mais elle a été gagnée sur les plans moral et international, si bien que le FLN a même envisagé un jour d’envoyer un ambassadeur au Japon. L’homme avait même commencé à apprendre le japonais, ça ne s’invente pas. Ce sont eux qui ont remporté la guerre et qui ont finalement acquiescé plus ou moins – à charge de revanche – aux positions gaulliennes sur le pétrole et les expériences nucléaires. L’annexe des accords d’Évian comportait d’ailleurs un article qui autorisait la France à posséder six ou sept bases militaires dans le Sahara, l’une d’elle a même fonctionné jusqu’en 1978.

Jean-Pierre Farkas : Jean Monneret, une interrogation essentielle : les accords d’Évian, et après ?

Jean Monneret : Je voudrais revenir sur l’évolution de la pensée du général de Gaulle. Nous avons des éléments intéressants. Camus avait eu une entrevue avec de Gaulle avant son retour au pouvoir. Il en était ressorti très choqué par le cynisme de l’homme qu’il venait de rencontrer. Un autre témoignage d’une grande importance, celui d’Alain Peyrefitte, nous a donné une idée très précise des comités organisés au sujet de l’Algérie. Il en ressort que le mépris à l’égard des pieds-noirs n’est pas une invention de quelques associations rancunières, c’est une réalité, comme le prouvera ensuite le livre du général Faivre qui aura pu consulter les minutes de ces réunions du comité des affaires algériennes.

Jean-Pierre Farkas : Vous vouliez ensuite évoquer une réunion qui a eu lieu au sujet de la sécurité des civils.

Jean Monneret : Oui, je crois qu’elle a eu lieu le 23 mai 1962. Le général de Gaulle dit : après l’indépendance, nous ne devons plus intervenir dans le maintien de l’ordre, ça sera aux nouvelles autorités de s’en occuper. S’il y a des conflits, les pieds-noirs se débrouilleront avec les nouvelles autorités. Et on a vu ce que ça a donné le 5 juillet 1962.

Jean-Pierre Farkas : Pour compléter ce que Jean Monneret vient de dire, Gilbert Meynier, qu’avez-vous pu recueillir comme archives ou témoignages concernant les exactions du FLN à la même époque ? Était ce une politique délibérée ?

Gilbert Meynier : Le problème avec le FLN, c’est que ça n’est pas comme le dieu unique : il y a plusieurs FLN. Vous avez à ce moment-là les politiques du GPRA qui ont entrepris les négociations et en face, vous avez les gens de l’État-major général dirigé par Boumediene, issu du système Moussouf, qui dénonce les négociateurs d’Évian. Car selon Boumediene, on ne négocie pas avec les colonialistes, on les frappe, on les abat ! Lui avait une armée à sa disposition, avec des armes chinoises en quantité impressionnante, mais malgré quelques petites incursions pour aller aider les maquisards, le gros de son armée n’a jamais quitté le Maroc et la Tunisie. Et lorsque l’armée des frontières pénètre en Algérie par l’Est et par l’Ouest, il y a des wilayas qui ne sont pas forcément d’accord avec Boumediene.

Maurice Vaïsse : Je voudrais revenir un instant sur la question dont nous venons de débattre. A-t-on tout laissé faire à partir du 19 mars 1962 ? Il faut déjà souligner que ce cessez-le-feu du 19 mars à midi ne signifie pas du tout la paix immédiate. Gilbert Meynier vient de l’expliquer : il y a déjà des conflits à l’intérieur même du FLN. Il y a aussi l’exécutif provisoire constitué par des Algériens et des Français et une force locale uniquement composée d’Algériens. Nous avons donc, au-delà du 19 mars, une situation chaotique, à tel point qu’on va essayer de presser le mouvement et avancer de trois mois le référendum. Mais il est faux de dire que l’on n’avait rien prévu. Vous pouvez vous reporter au texte des accords d’Évian : ce qui avait été prévu en particulier, c’était l’amnistie. À partir du moment où le cessez-le-feu avait été signé, c’était terminé. Il est écrit dans les accords d’Évian : « Article 1 : Il sera mis fin aux opérations militaires et à toute action armée sur l’ensemble du territoire algérien le 19 mars 1962, à douze heures. Article 2 : Les deux parties s’engagent à interdire tout recours aux actes de violence collective et individuelle, toute action clandestine et contraire à l’ordre public devra prendre fin ».

Jean-Pierre Farkas : Qu’espèrent les autorités ?

Maurice Vaïsse : On espère donc qu’il n’y aura plus de violence à partir du moment où le cessez-le-feu aura été proclamé. Mais c’est tout le contraire qui se passe. Sur le terrain, certains des militaires français veulent intervenir. Pierre Messmer, ministre des Armées, est aussi tenté d’intervenir. Mais de Gaulle ne veut pas recommencer la guerre. Il faut bien juger la situation à cette époque. On vient de subir huit ans de guerre et il a fallu beaucoup de temps pour aboutir aux accords d’Évian. Alors on ne veut pas que tout recommence. Par ailleurs, le comportement du général de Gaulle à l’égard des pieds-noirs et des harkis est d’une très grande froideur. Quand Pierre Dumayet lui demande si de Gaulle a suffisamment expliqué aux Français d’Algérie qu’ils ne seraient pas abandonnés, voici ce que répond François Mauriac : « Je répondrais probablement que non, mais le général de Gaulle est le général de Gaulle. Il est là avec sa nature, avec tout ce qu’il a de grand. Nous ne nous rendons pas compte que nous exigeons d’un homme des qualités qui ne sont justement pas compatibles avec celles qu’il possède réellement. On voudrait qu’il soit tel qu’il est, mais qu’en même temps, il soit un tank. Je ne crois pas qu’on puisse attendre du général de Gaulle en matière de politique une tendresse de mère ». Et c’est le moins qu’on puisse dire : il a été particulièrement sans cœur à l’égard de certaines populations parce qu’il estimait que c’était la raison d’État.

Jean-Pierre Farkas : Guy Pervillé, peut-on dire que l’indépendance a été « ratée », voire « bâclée », comme le disent certains ?

Guy Pervillé : C’est une thèse que l’on peut soutenir. Sur le plan formel, les principales clauses des accords d’Évian ont été respectées. Il faut rappeler que ces accords ont été ratifiés en France et non en Algérie à cause de l’opposition violente de l’OAS. C’est donc seulement le 1er juillet qu’a lieu la ratification des accords d’Évian en Algérie, alors que ce même référendum avait eu lieu en France métropolitaine le 8 avril 1962. Cela provoqua les vives protestations des rapatriés qui n’étaient pas encore en France le 8 avril et qui ne seraient plus en Algérie le 1er juillet 1962. On peut donc dire qu’il y a eu une sorte de ratage démocratique dans la procédure de ce référendum. Mais globalement le schéma d’Évian a été respecté, notamment par la partie gouvernementale française. Ce schéma ne comportait pas la remise pure et simple du pouvoir aux autorités algériennes le jour de la signature des accords, ni même le jour du cessez-le-feu. De Gaulle n’a pas voulu aliéner purement et simplement la souveraineté de la France sur l’Algérie. Il était prévu qu’il y aurait d’abord maintien de la souveraineté française et que l’Algérie serait confiée à un haut-commissaire qui collaborerait avec un exécutif provisoire franco-algérien, mais dont les membres musulmans auraient été désignés par le FLN pour les initier à l’exercice du pouvoir, et c’est seulement après l’achèvement de ce processus de transition qu’aurait lieu le référendum de ratification des accords d’Évian en Algérie. Mais pour faire s’incliner l’OAS devant la nécessité inéluctable de cette ratification, la date de ce référendum a été avancée de plusieurs mois. À partir du début du mois de juillet et de la proclamation d’indépendance, sur le plan juridique, la souveraineté de la France n’a pas été transmise au GPRA, pas plus qu’au bureau politique du FLN proclamé par Ben Bella et qui avait l’appui de Boumediene, mais bien à l’exécutif provisoire franco-algérien présidé par Abderrahmane Farès. Le problème, c’est que lorsque ce transfert de souveraineté formelle a eu lieu le 3 juillet, les membres FLN de l’exécutif provisoire – y compris Farès – ont démissionné à cause des tensions politiques avec Ben Bella et le GPRA. Dès lors, après que le haut commissaire a reconnu le résultat et de Gaulle envoyé un télégramme où il reconnaît l’indépendance de l’Algérie, le président Benkhedda arrive à l’aéroport d’Alger le 3 juillet. Il est aussitôt accueilli par Farès qui, au lieu d’assumer la souveraineté comme de Gaulle l’attendait, lui remet sa démission et les pouvoirs de l’exécutif provisoire. Mais Benkhedda refuse cette responsabilité car le GPRA n’était pas dans une situation qui lui permettait de remplir ce rôle. Par conséquent, l’exécutif provisoire de Farès a été réinvesti en quelque sorte par le GPRA pour assumer la transition d’État, ce qui prouve le caractère complètement fictif de cette transition juridique. En réalité, il y a eu trois mois terribles, caractérisés à la fois par une quasi-guerre civile entre les camps de Ben Bella, Boumediene et ce qui restait du GPRA, autant que par une lutte pour le pouvoir à tous les échelons. Et pour achever le tableau, il y avait la poursuite des enlèvements et des assassinats des Français d’Algérie, ainsi que les tortures et les massacres d’anciens harkis. Nous avions donc une procédure juridiquement valable, mais concrètement tout ça ne tenait pas la route.

Jean-Pierre Farkas : Vous souhaitiez revenir sur le général de Gaulle ?

Guy Pervillé : Oui, pour revenir un instant sur l’attitude du général de Gaulle, certains disent qu’à ce moment-là, il « jouait » Ben Bella. Or je n’ai jamais rien trouvé qui permette de soutenir cette thèse. Au contraire, me référant au livre d’Alain Peyreffite C’était de Gaulle et à d’autres études sur le sujet, tout me laisse à penser que de Gaulle – qui avait négocié avec le GPRA les accords d’Évian – le reconnaissait comme force politique majeure. Mais, lors du référendum du 1er juillet, la crise a déjà commencé, alors est-ce là que de Gaulle décide de retourner sa veste et de s’entendre avec Ben Bella ? Je n’en crois rien car, d’après tous les documents – et notamment ceux publiés par le général Faivre, comme le compte-rendu du Conseil des Affaires Algériennes qui a eu lieu le 5 juillet 1962 en présence du premier ambassadeur Jean-Marcel Jeannenet –, il est clair que le général a ordonné que la France ne prenne pas partie pour désigner les nouveaux dirigeants algériens. Autrement dit, de Gaulle « jouait » plutôt la neutralité. Et c’est seulement après plusieurs semaines de crise que de Gaulle s’est sans doute laissé persuader – notamment par son ambassadeur – qu’il n’y avait pas d’autre solution pour rétablir un certain ordre que l’arrivée de Ben Bella au pouvoir. Mais je ne crois pas du tout que, le 5 juillet, de Gaulle avait décidé de laisser l’Algérie à Ben Bella.

Gilbert Meynier : J’ai une simple remarque. La non-ratification des accords d’Évian en Algérie se place dans le contexte du 5e CNRA (Conseil National de la Révolution Algérienne). Or il faut savoir que depuis août 1957, le CNRA est aux trois quarts contrôlé par l’appareil militaire. Et il est évident que ces militaires ne voulaient pas ratifier les accords d’Évian, qu’ils n’avaient pas arrêté de condamner. On a donc voté lors de ce 5e Conseil des textes complètement hors du temps comme par exemple la fameuse charte de Tripoli, qui a été préparée par un certain nombre de gauchistes de l’époque, très politiquement corrects, et qui fut votée à l’unanimité. Dans les mémoires de l’ancien commandant de la Wilaya 2, il est écrit qu’ils avaient voté à l’unanimité alors qu’ils ne l’avaient même pas lue ! Une deuxième remarque : à mes yeux Ben Bella était un fusible politiquement présentable et populaire aux yeux de la société algérienne, mais on savait bien qu’il restait avant tout un fusible et que celui qui détenait vraiment le pouvoir, c’était Boumediene. La vérité officielle ne correspondait pas à ce qui se tramait en réalité dans les vraies coulisses du pouvoir.

Jean Monneret : Je voudrais faire une remarque sur la question du délai. À une époque, j’ai étudié les archives du quai d’Orsay. Il faut se souvenir qu’un an avant le 19 mars 1962 et le référendum qui a suivi, il y avait eu un projet un peu fou d’organiser déjà un référendum en Algérie pour savoir quel délai il faudrait laisser s’écouler entre la conclusion éventuelle d’un cessez-le-feu et la proclamation d’une indépendance. Bien sûr, ça n’a pas eu lieu et la décision fut prise d’interroger les préfets et « super-préfets » de l’époque en Algérie pour leur demander leur avis. C’était très intéressant car, à l’exception de l’un d’eux qui estimait qu’il faudrait attendre deux ans, la majorité d’entre eux ont décrété qu’il faudrait attendre au minimum cinq ans entre la proclamation d’un cessez-le-feu et l’organisation d’un référendum qui aurait du sens dans un pays apaisé. Et comme vous le savez, le véritable délai fut de trois mois. Alors je vous laisse juger si les esprits pouvaient être apaisés en Algérie entre le 19 mars et le début du mois de juillet 1962.

Maurice Vaïsse : On peut même aller bien au-delà. Le général de Gaulle et surtout Michel Debré considéraient déjà qu’il faudrait un temps long pour reconstruire et faire en sorte que l’apaisement permette une consultation. C’était une idée bien arrêtée. Or, comme on l’a dit tout à l’heure, il y a eu en fait une accélération du temps et de l’histoire. En ce qui concerne Ben Bella, j’apporterais deux nuances. La première, c’est que je crois bien volontiers que de Gaulle ait eu de la considération pour Ben Bella car il avait été outré par l’arraisonnement de l’avion d’Air Atlas en octobre 1956. Il avait condamné cette opération. Par la suite, les Marocains et d’autres lui avaient dit : « Il faut libérer Ben Bella ! Puisqu’il est parti du Maroc, il faut nous le ramener ! » Et de Gaulle s’y était plus ou moins engagé. Je pense donc que de Gaulle avait bel et bien de la considération pour Ben Bella ; la preuve en est qu’il le recevra quelque temps plus tard à Paris. Autre question : de Gaulle pense-t-il beaucoup à l’Algérie à partir de juillet 1962 ? Il faut bien se rendre compte que pour lui, la paix en Algérie, ça signifie avant tout avoir en fait un boulet en moins. C’est ce qu’il a dit à plusieurs reprises. Il veut se débarrasser de ce poids, pour que la France retrouve la paix et sa puissance. Or, en 1962, il y a des évènements considérables qui se déroulent à la fois sur le plan mondial (guerre froide, crise de Cuba) et sur le plan européen, avec les relations franco-allemandes. Par conséquent, il faut bien se rendre compte que même si de Gaulle est un homme qui a bien sûr la capacité de gérer plusieurs dossiers à la fois, son idée principale, à partir de juillet 1962, est avant tout de bâtir l’axe franco-allemand et de faire face à la crise de la guerre froide en train d’éclater.

Jean-Pierre Farkas : Comment réagissez-vous face à la transmission de la mémoire de cette guerre d’Algérie telle qu’elle se pratique aujourd’hui ?

Gilbert Meynier : Je dirais que la transmission de la mémoire doit se faire par des historiens dignes de ce nom. Je pense que désormais une nouvelle génération d’historiens existe du côté français comme du côté algérien. Et il existe des travaux d’historiens algériens remarquables – comme il en existe qui ne sont pas remarquables du tout.

Jean Monneret : Ce Forum des Écrivains est organisé sous la mention « Une mémoire partagée ». Je pense qu’il ne faut pas trop se faire d’illusion. Il va falloir du temps pour apaiser les mémoires, surtout celles qui ont vécu cette période troublée. L’apaisement des mémoires doit être un préalable au partage des mémoires, car les choses ne sont pas si simples dans la France d’aujourd’hui. Il y a des gens qu’on censure, comme moi par exemple, qui ne passent jamais à la télévision.

Guy Pervillé : Il faut être très clair sur le vocabulaire en ce qui concerne la transmission de la mémoire. Le problème c’est qu’il n’y a pas une mémoire, mais des mémoires – qui plus est des mémoires conflictuelles. Donc à partir de là, comme l’a dit Gilbert Meynier, ce qui permettra de clarifier la perception que les Français ont de la guerre d’Algérie, c’est lorsque l’on parviendra à distinguer clairement ce qui est « mémoire » de ce qui est « histoire ». Malheureusement il y a une confusion terrible dans les esprits actuellement, liée au fait que depuis une bonne quinzaine d’années se sont succédé de façon presque ininterrompue des querelles mémorielles dans lesquelles des journalistes, des historiens, des militants, voire des journalistes-militants ou des historiens-militants ont joué des rôles primordiaux. Il conviendrait donc de repréciser les choses : l’histoire, ce n’est pas simplement l’addition des mémoires.

Maurice Vaïsse : Pour terminer, je voudrais vous dire que j’ai un jour organisé avec Jean-Charles Jauffret à Montpellier un colloque consacré aux aspects militaires de la guerre d’Algérie et nous avions dans le public des personnes qui s’étaient combattues. Il y avait des gens qui avaient été torturés et qui avaient souffert dans leur chair. Mais je peux vous assurer que le colloque s’est déroulé malgré tout dans les meilleures conditions. Je crois qu’il est possible que les témoins et les historiens se rencontrent sans qu’il y ait polémique. Je pense que les historiens ont besoin des témoins et que les témoins doivent savoir rester à leur place. Mais les historiens doivent pouvoir être indépendants vis-à-vis de ces témoins. Oui, ne confondons pas histoire et mémoire.

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