Kamel Daoud – France-Algérie : que faire si on arrête la guerre ?

ANALYSE. L’écrivain a lu le rapport remis par l’historien Benjamin Stora à Emmanuel Macron sur la colonisation et la guerre d’Algérie.
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C’est un homme sans histoire », conclut, lors d’un aparté avec le chroniqueur, un célèbre académicien à propos de Macron. Comprendre : c’est un enfant des Indépendances, pas des colonisations. Et ce n’est pas plus mal. Voilà donc un président qui ne subit pas le poids de l’Histoire, ce qui à la fois le libère des précautions et des hésitations pour traiter la question de la colonisation, mais aussi du piège d’une position trop technicienne, presque sans empathie, face aux « communautés » que la guerre d’Algérie a enfantées : pieds-noirs, immigrés, victimes, tortionnaires, vétérans, nationalistes ou déportés, harkis ou dépossédés.

On accuse Macron de traiter la « question » comme on le fait d’un capital-décès, de ne pas en partager les douleurs et les blessures. Le rapport Stora, dans ses préambules, insiste d’ailleurs sur les « ressentiments » et l’éthos des uns et des autres. Dans les deux cas cependant, Macron restera le président qui a le plus avancé sur ce dossier de la mémoire entre la France et l’Algérie. Celui qui a osé ou obligé à la réflexion concrète. Les raisons ? Peut-être qu’à force de penser selon les colonnes des bénéfices et des pertes, le président français a compris ce que des adversités ont saisi il y a des décennies : tant qu’on ne règle pas, à la lumière du jour et selon les poids assumés des responsabilités, par un récit de l’histoire et non des sentiments, la question « algérienne », d’autres en feront leurs fonds de commerce et leurs instruments de guerre à la république.

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Les principales préconisations du rapport Stora sur la colonisation et la guerre d’Algérie

par la rédaction numérique de France Inter publié le

Commémorations, reconnaissance par l’État français de sa responsabilité dans la mort d’Ali Boumendjel, panthéonisation de Gisèle Halimi… Dans son rapport remis à Emmanuel Macron, l’historien Benjamin Stora formule une trentaine de recommandations.

Près de soixante ans après l’indépendance de l’Algérie, comment sortir de la paralysie mémorielle qui empoisonne la relation franco-algérienne ? L’historien Benjamin Stora a remis ce mercredi à Emmanuel Macron le rapport commandé en juillet par le chef de l’État. « Le sujet de la colonisation et de la guerre d’Algérie a trop longtemps entravé la construction entre nos deux pays d’un destin commun en Méditerranée », écrivait le président de la République dans la lettre mission adressée au spécialiste de l’histoire contemporaine. Six mois plus tard, voici les principales préconisations émises par Benjamin Stora dans son rapport.

L’historien propose la mise en place d’une commission intitulée « Mémoires et vérité », chargée « d’impulser des initiatives communes entre France et l’Algérie sur les questions de mémoires ». Elle pourra ainsi organiser « des commémorations importantes », par exemple autour de la participation des Européens d’Algérie à la Seconde guerre mondiale, autour des harkis, ou encore autour de la date du 17 octobre 1961, à propos de la répression des travailleurs algériens en France.

Cette même commission pourra recueillir « la parole des témoins douloureusement frappés par cette guerre », poursuit Benjamin Stora. Il suggère également la construction à Amboise d’une stèle portant le portrait de l’émir Abdelkader, qui a lutté contre les forces françaises au XIXe siècle.

Autre proposition : transformer en lieux de mémoire les quatre camps d’internement situés sur le territoire français (Larzac, Saint-Maurice l’Ardoise, Thol et Vadenay), et où des milliers d’Algériens ont été retenus à partir de 1957. « Des plaques, apposées à proximité de ces camps, pourraient rappeler leur histoire. »

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Rapport sur la guerre d’Algérie : les harkis dénoncent le «minimalisme» de Benjamin Stora

Le comité national de liaison de harkis (CNLH) a accusé samedi 23 janvier l’historien Benjamin Stora de «minimalisme» dans son rapport sur la colonisation et la guerre d’Algérie remis mercredi 20 janvier à Emmanuel Macron. «L’historien minimaliste s’est abstenu de tout débat ou avis contradictoire, pourtant nécessaire en démocratie», accuse le CNLH dans un communiqué transmis à l’AFP.

Dans son rapport, Benjamin Stora préconise de faciliter les déplacements des harkis — considérés par certains Algériens comme des traîtres collaborateurs — et de leurs enfants entre la France et l’Algérie. «C’est de la poudre aux yeux», a réagi Mohamed Badi du CNLH auprès de l’AFP, «ça existe depuis longtemps». «Les personnes qui restent sont dans leur lit de mort ou sont âgées» et ne retourneront pas en Algérie, selon lui. «Quant aux enfants, les jeunes, quand ils y vont, ils sont mal accueillis», assure-t-il.

«Ce qui compte vraiment c’est que la France reconnaisse définitivement le mal qu’elle a fait. En cachant cette partie de l’Histoire, elle fausse l’Histoire», insiste Mohamed Badi. Une revendication appuyée dans le communiqué qui réclame «la vérité, la reconnaissance, la justice, la réparation». Le CNLH souhaite «la reconnaissance par l’État français de sa responsabilité et de sa faute dans le désarmement, l’abandon et le massacre des harkis, après les accords d’Évian et le cessez-le-feu du 19 mars 1962».

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Algérie : « Mansourah et le fantôme de mon père »

Pendant la guerre d’Algérie, plus de la moitié de la population rurale a été déplacée de son lieu d’habitation. Un « déracinement de masse » sur lequel a enquêté la journaliste et réalisatrice Dorothée Myriam Kellou.

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Publié le 23 janvier 2021 à 10h00

Temps de Lecture 7 min.

« Toute l’histoire de la souffrance [coloniale] crie vengeance et appelle récit. » Edouard Glissant

Une statue noire, en bronze, baïonnette à l’épaule, le doigt pointé vers moi, me regarde avec sévérité. Ou est-ce moi qui la dévisage, signe d’un affront prochain, pour qu’elle sorte l’histoire qu’elle cache dans ses entrailles ?

Cette statue du sergent Blandan, figure de la conquête coloniale en Algérie, est le fantôme de mon père, Malek Kellou. Elle trônait sur la route de son village, Mansourah, en Kabylie, jusqu’à l’indépendance. Enfant, elle lui faisait peur. On ne représentait pas l’humain dans sa culture musulmane. Et elle lui rappelait l’occupation militaire de son pays, l’odeur du napalm qui noircissait le bleu du ciel des montagnes qui entouraient son village.

Cette statue, il l’a retrouvée, comme un rendez-vous avec le destin, quarante ans plus tard, érigée à Nancy, où il s’est installé pour travailler comme réalisateur pour la télévision française. Et la mémoire de la guerre et de la colonisation en Algérie, qu’il avait enfouie au plus profond de lui, a soudain ressurgi. Chaque nuit, son fantôme le visitait et mon père, effrayé, se levait. Pour chasser la terreur qu’elle réveillait en lui, il écrivait.

Il a écrit Lettre à mes filles, un projet de film documentaire qu’il n’a pas tourné. Il me l’a offert un soir de Noël, en 2010. A l’époque, je n’en ai rien fait. Je n’étais pas prête à affronter l’histoire. J’avais fini mes études de sciences politiques et d’arabe en France et en Egypte. Je travaillais pour le ministère français des affaires étrangères à Jérusalem, où je documentais la colonisation des territoires palestiniens occupés. Là-bas, je me confrontais à la violence d’une occupation militaire, à la dépossession vécue et à la perte mémorielle. A petits pas, sans le savoir, je me rapprochais de l’histoire de mon père, de son village, de tout un peuple.

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« Dans les rations de l’armée française »

« Dans les rations de l’armée française », par Mia Assor

Sait-on de quoi se compose le rata du soldat ? Réponse dans ce podcast avec Denis, médecin dans l’armée depuis dix-neuf ans, désormais affecté à la brigade des sapeurs-pompiers de Paris. Depuis qu’en 1812, les troupes napoléoniennes, mal approvisionnées, ont perdu la campagne de Russie, la Grande Muette met un point d’honneur à remonter le moral de ses gars.

Élaborées à Angers, les RCIR (rations de combat individuelles réchauffables) se composent de boîtes en carton de 1,5 kilo et renferment chacune trois repas, soit 3 200 calories. Au menu, rougail saucisses, potée paysanne, autruche aux airelles, mais aussi boîte d’allumettes à l’effigie de la tour Eiffel, pruneaux d’Agen ou caramels. A l’Argus de la gastronomie militaire, la France tient la corde : en Afghanistan, où Denis fut envoyé, une RCIR s’échangeait fastoche contre plusieurs sachets bourrés de snacks et de junk food américains.

Au fil de ces vingt-neuf minutes moins légères qu’il n’y paraît, l’auditeur se familiarisera avec l’art d’éviter le risque sanitaire. De s’alimenter au combat. Et d’accommoder la chèvre quand tout un régiment, soucieux d’améliorer l’ordinaire, se tourne vers son médecin, profane en la matière : « Je préconise de surtout… bien la cuire. » S.G.

« Culture Miam » 29 min. Soundcloud.com

 

« L’Algérie des camps »,

« L’Algérie des camps », par Dorothée Myriam Kellou

France Culture lance une nouvelle collection de podcasts racontés à la première personne. Et s’intéresse pour commencer à l’histoire des camps de regroupements durant la guerre d’Algérie. Dorothée Myriam Kellou, journaliste et réalisatrice, les découvre pendant le tournage. Son père ne lui parlait jamais de l’Algérie tant les blessures étaient toujours présentes : elle décide alors de plonger dans la mémoire de celui qui disait :

« Les regroupements, c’est le point d’attaque d’une vie brisée par la guerre qui nous a donné droit à l’errance et à l’immigration. »

La réalisatrice laisse la parole à des historiens, des témoins directs, comme l’écrivain Slimane Zeghidour, qui a raconté son expérience enfant dans ces camps construits en 1955 pour empêcher les populations rurales d’aider les combattants du FLN. Plus de 2 millions de personnes y ont été enfermées.

Son document s’appuie sur des archives inédites comme celles de Jean-Marie Robert, sous-préfet de la République à Akbou, en Kabylie, qui dénonça les camps et la torture en pleine guerre d’Algérie, ou le rapport de Michel Rocard en 1959, qui révéla leur existence. Longtemps ignorée des Algériens, l’histoire de ces camps ressurgit à la faveur du Hirak, mouvement de contestation sociale né en 2019. N.B.

8 x 14 min. Franceculture.fr

Benjamin Stora : «Il y a une histoire sur laquelle on peut s’appuyer pour trouver du commun»

Benjamin Stora. Spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Algérie : «Il y a une histoire sur laquelle on peut s’appuyer pour trouver du commun»

L’historien Benjamin Stora a remis, mercredi, au président français, Emmanuel Macron, son rapport sur la colonisation et la guerre d’Algérie (1954-1962) pour tenter de «décloisonner» des mémoires divergentes et douloureuses entre les deux pays, aux relations aussi étroites que complexes. Spécialiste reconnu de l’histoire contemporaine de l’Algérie, il explique dans cet entretien qu’il a «préféré adopter une démarche pratique, pragmatique plutôt que de rester dans la dénonciation idéologique du colonialisme (beaucoup de discours ont été déjà prononcés sur cette question)».

– Vous avez été chargé par le président Macron de «dresser un état des lieux juste et précis du chemin accompli en France sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie». N’est-ce pas une mission lourde et délicate que vous a confiée le président Macron ? Comme est lourde la longue période de la colonisation suivie de la guerre d’indépendance de l’Algérie…

Le rapport remis au président de la république française, Emmanuel Macron, a effectivement pour objectif de dresser un inventaire, en vue d’une «réconciliation des mémoires».

Mais comment est-ce possible alors que les versions que l’on propose de l’histoire de la guerre sont tellement divergentes des deux côtés de la Méditerranée. Le rapport que j’ai écrit, seul et sans assistance particulière, n’élude pas la question, mais ne prétend pas la résoudre.

Il ne s’agit pas d’écrire une histoire commune entre Algériens et Français. Je ne crois pas à cette possibilité tant les points de vue, mais aussi les imaginaires, sont différents. On ne peut pas réconcilier l’irréconciliable, et je n’ai pas cette prétention.

On parle d’une histoire coloniale où, d’un côté, il y a eu dépossession des terres, des massacres, des déportations de population, et de l’autre côté des gens qui ont pensé qu’ils apportaient la civilisation, la culture et qui ont estimé qu’ils ont construit un pays avec des routes, des hôpitaux, etc. Deux visions évidemment opposées, irréductiblement.

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« Les mémoires de la guerre d’Algérie ont été prises en otage par les acharnés de l’identité »

Le chercheur Paul Max Morin souligne l’incapacité de la République française à penser le colonialisme et dénonce « l’instrumentalisation de ce passé par des entrepreneurs identitaires ».

Publié le 22 janvier 2021 à 21h00 Temps de Lecture 5 min.

Tribune. Tous ceux qui travaillent sur la guerre d’Algérie vous le diront : on ne compte plus les fois où, en soirée, le temps d’une cigarette à la fenêtre, les gens se sont livrés : « Ah mais mon grand-père a fait la guerre d’Algérie ! » ; « Ma grand-mère, elle vient de Constantinople ou Constantine, je sais plus, tu connais ? » Oui, la colonisation de l’Algérie par la France, la guerre d’indépendance et les exils qu’elles ont engendrés ont laissé des traces profondes sur la société française. La démographie parle d’elle-même : 39 % des Français de 18 à 25 ans déclarent aujourd’hui avoir au moins un membre de leur famille affecté par cette histoire.

Dans cette France marquée intimement par l’Algérie, le discours dominant continue d’affirmer que la guerre d’Algérie est oubliée et qu’une « guerre des mémoires » gangrène la société. Pourtant, depuis des décennies, la guerre d’Algérie est largement documentée. Trois générations d’historiens ont fait leur travail. Elle figure dans les programmes scolaires depuis 1983. Des Parapluies de Cherbourg jusqu’aux chansons de Médine, elle infuse notre culture. Mis bout à bout, vingt ans de gestes mémoriels, de Lionel Jospin à Emmanuel Macron, démontrent que l’Etat est depuis longtemps sorti du silence.

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Guerre d’Algérie : Le rapport Stora sera remis mercredi à Emmanuel Macron

MEMOIRE – Le rapport de l’historien Benjamin Stora sur « les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie » est très attendu

L’historien Benjamin Stora remettra officiellement mercredi à Emmanuel Macron son rapport sur « les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie », a indiqué dimanche l’Elysée. L’historien « formule dans son rapport plusieurs recommandations qui visent à parvenir à cette nécessaire réconciliation des mémoires », ajoute la présidence.

Spécialiste reconnu de l’histoire contemporaine de l’Algérie, Benjamin Stora avait été chargé en juillet par Emmanuel Macron de « dresser un état des lieux juste et précis du chemin accompli en France sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie ». « Cette mission avait pour objectif de dresser un état des lieux précis du regard porté sur ces enjeux de part et d’autre de la Méditerranée », précise l’Elysée.

« Finir le travail historique sur la guerre d’Algérie »
Les présidents français et algérien ont désigné chacun un expert – Abdelmadjid Chikhi pour l’Algérie – afin de travailler sur ce dossier toujours brûlant, à l’approche du 60e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie (1962). « Il n’est pas question d’écrire une histoire commune de l’Algérie, mais d’envisager des actions culturelles sur des sujets précis, à déterminer, comme par exemple les archives ou la question des disparus », avait expliqué en août l’historien.
Emmanuel Macron l’a chargé de ce rapport dans le cadre de ses initiatives pour tenter de « finir le travail historique sur la guerre d’Algérie » parce que, a-t-il expliqué en décembre, « nous avons des tas de mémoires de la guerre d’Algérie qui sont autant de blessures ». Dans son discours sur la défense des principes républicains, en octobre aux Mureaux (Yvelines), il avait déclaré que le « séparatisme » islamiste était en partie « nourri » par les « traumatismes » du « passé colonial » de la France et de la guerre d’Algérie, qui « nourrit des ressentiments, des non-dits ».

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Un livre pour « se délivrer de la honte »

Plus de cinquante ans après la guerre d’Algérie, d’anciens combattants tiennent encore à témoigner de ce qu’ils ont vécu. C’est le cas de René Knégévitch qui fut enseignant en Sarthe et principal adjoint au collège Kennedy.

La sortie récente de son livre Quand il neigeait sur le Djebel Amour apporte, comme le souligne l’Allonnais, Clément Mazier, « un témoignage historique, vivant et poignant d’un jeune appelé, envoyé en Algérie pour faire du maintien de l’ordre et se trouve à son corps défendant mêlé à une sale guerre ».

« Libérer la parole »

Des notes rédigées sur des pages coupées en deux et dispersées dans ses vêtements entre 1959 et 1960 lors de son parcours d’appelé, René Knégévitch tire un récit fait de chroniques évoquant l’origine du conflit, l’engrenage de la violence, la honte des actes commis, la peur et la mort, mais aussi un apaisement au contact de la nature et de l’humanité du peuple algérien pauvre.

Joint par téléphone, René Knégévitch confie : « Cette guerre a été vécue différemment en fonction des endroits et des officiers. Comme je le constate lors de rencontres avec d’anciens d’Algérie, ils ont un besoin d’exprimer ce qu’ils ont vu et vécu. Le livre fait œuvre utile en permettant de libérer la parole et se délivrer de la honte d’avoir participé à des choses peu glorieuses. Certains pleurent encore en évoquant les tortures ». Il ajoute : « Malgré tout, il y avait assez de volontaires pour faire ce que je refusais. »

Quand il neigeait sur le Djebel Amour, sorti aux Éditions Amalthée dans la série Portraits de vies, est disponible à la médiathèque d’Allonnes et en vente dans les librairies.

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