Conférence de Guy Pervillé

De tous les événements liés à la guerre d’Algérie, aucun n’a subi une occultation aussi complète que le massacre subi à Oran, le 5 juillet 1962, soit quelques mois après les accords d’Évian, par une partie de la population européenne de la ville. C’est pourtant celui dont le bilan est, de très loin, le plus lourd : en quelques heures, près de 700 personnes ont été tuées ou ont disparu sans laisser de traces.
Qui a organisé ce massacre ? S’agit-il d’un mouvement de foule spontané, dans une ville ravagée depuis des mois par les attentats de l’OAS ? Ou d’un règlement de compte entre les diverses tendances du nationalisme algérien ? Et pourquoi l’armée française, pourtant dûment informée, est-elle restée des heures durant sans intervenir ? À Paris, le gouvernement était-il au courant et a-t-il délibérément laissé dégénérer une situation dont le règlement revenait désormais à l’Algérie indépendante ?

Reprenant les témoignages, les ouvrages des journalistes et les travaux des historiens sur la question, Guy Pervillé propose ici une magistrale leçon d’histoire pour comprendre cet événement tragique, ainsi que le silence mémoriel qui l’entoure.


Vidéo 1

Présentation par Pierre Wiehn / Des dates emblématiques / Un bilan très lourd / Une date très méconnue, pourquoi ?


Vidéo 2

Une occultation délibérée / Evolution des témoignages / Les 30 premières années


Vidéo 3

L’intervention des historiens / Les mémoires du général Katz / Plainte pour « Crime contre l’humanité » / Monneret, Faivre, Jordi et les autres


Vidéo 4

Le point de vue de Pierre Daum / Mes conclusions / Le rôle du général Katz / La responsabilité de l’OAS


Vidéo 5

Un Complot ? / Une autre hypothèse / Le rôle du général de Gaulle


Vidéo 6

Une très grave erreur de prévisions / Critiques véhémentes et bienveillantes / Mea culpa / Comment l’OAS justifiait son attitude


Vidéo 7

Le témoignage de Pierre Wiehn


Vidéo 8

Questions du public


Oran, 5 Juillet 1962 : « C’était la débandade »

Des soldats français, en position sur un camion militaire, patrouillent le 14 juin 1962 sur la Place d'Armes à Oran.

Signés les 18 mars 1962, les accords d’Evian consacrent le cessez-le-feu en Algérie. L’année 1962 aura été l’une des plus meurtrières de la guerre d’Algérie, tant les différents acteurs – Organisation armée secrète (OAS), Front de libération nationale (FLN) et services spéciaux – se seront livrés à une surenchère de violence. Dans ce contexte, les premiers jours du mois de juillet 1962 restent gravés dans la mémoire de ceux qui ont connu de près ou de loin la guerre d’Algérie et particulièrement le 5 juillet, qui a été marqué par des massacres à Oran.

Le 1er juillet a lieu en Algérie, qui était encore un département français, un référendum sur l’autodétermination. Le « Oui » l’emporte haut-la-main avec une quasi-unanimité : 99,72% des près de 6 millions de suffrages exprimés. Le 3 juillet, le général de Gaulle reconnaît l’indépendance de l’Algérie qui est officiellement proclamée le 5 juillet.

Ce jour-là, à Oran, où les différentes communautés ne se mêlaient plus, plusieurs manifestations sont organisées par le FLN pour célébrer l’événement. Dans la deuxième ville d’Algérie où l’OAS a été particulièrement active, des fortes tensions existaient entre le FLN de l’intérieur et celui de l’Armée de libération nationale (ALN), jusque-là cantonnée aux frontières, sans compter des rivalités entre le commandement FLN de la ville et celui de la région de l’Oranais.

L’armée française, elle, est enfermée dans ses casernes et n’en sortira que plusieurs heures après les massacres. Une force auxiliaire de police fraîchement constituée par le FLN est chargée du maintien de l’ordre.

Chaque camp a donné sa version des événements et de l’origine des tirs qui ont déclenché des exactions et des chasses à l’homme visant des Européens et des musulmans suspectés d’être hostiles à l’indépendance. Une bataille de chiffres persiste sur le nombre de victimes (morts et disparus), qui serait vraisemblablement de l’ordre de plusieurs centaines à un millier, selon les différentes sources.

Le témoignage que j’ai recueilli est celui de ma mère présente à Oran le 5 juillet 1962 qui rapporte, 50 ans après, ce à quoi elle a personnellement assisté. Voici son récit.

Paul Benkimoun


« Je m’appelle Claire Benkimoun. J’ai 84 ans. J’habitais à Oran, au 23 boulevard Joffre [aujourd’hui boulevard Maata Mohamed El Habib. Il constituait la limite orientale du quartier juif], près de la Place d’Armes [place du 1er Novembre 1954] et de la mairie. J’étais à Oran le 5 juillet 1962 et je peux témoigner sur des faits qui se sont produits dans mon quartier et sous mes yeux.

Nous sommes une famille qui habitait Oran depuis de très nombreuses années avant la conquête de l’Algérie par la France. Je possède des papiers indiquant que le grand-père de mon mari avait demandé la nationalité française sous Napoléon III.

Au cours de la guerre d’Algérie, le frère aîné de mon mari, Simon Benkimoun, a été assassiné le 8 décembre 1961 par un tueur de l’OAS, qui n’a pas pu être identifié. Nous avons su par certaines personnes que quelqu’un qui habitait le quartier soupçonnait mon mari d’aider le FLN avec son frère Simon, alors que mon mari ne s’est jamais mêlé de politique de quelque côté que ce soit.

La situation était devenue plus difficile, avec de plus en plus d’attentats, d’assassinats… Nous avons vu tuer sous nos yeux aussi bien des musulmans que des Français, qui marchaient dans la rue. J’ai pensé qu’il était plus prudent que mes enfants soient à l’abri en métropole. Mes parents les ont emmenés à Paris le 8 février 1962. Je suis donc restée à Oran avec mon mari, qui était fonctionnaire aux impôts.

A partir de mars 1962, la plupart des résidents de l’immeuble où nous habitions, comme dans tout le quartier, avaient quitté Oran. Dans notre immeuble, sur onze logements, ne restaient plus que le gardien, un locataire et nous. Malgré les attentats, la vie semblait plus calme. Nous sortions avec des cousins encore présents à Oran, nous allions à la plage et nous n’avons jamais été inquiétés.

Le 1er juillet 1962 a été organisé un référendum sur l’indépendance de l’Algérie. Nous avons été voter rue Léoben [rue Houari Lakhdar]. Les bureaux de vote étaient situés dans les bains maures [hammam], l’un pour les hommes, l’autre pour les femmes. L’indépendance a été proclamée le 3 juillet.

Le 5 juillet, mon mari était allé travailler comme d’habitude. Vers 10 heures, j’ai entendu du bruit dans la rue. Je suis allée au balcon et j’ai vu un défilé de personnes qui fêtaient l’indépendance, qui chantaient, qui dansaient. Il y avait des enfants, des femmes. C’était la fête. J’avais l’impression d’être au carnaval de Rio.

Sur le balcon de l’immeuble mitoyen se tenait le fils d’une cousine, Paul Benichou. Nous plaisantions et je lui ai dit : « Paulo, en France, ils doivent se demander ce qui se passe et nous nous sommes tranquilles au balcon à regarder le défilé… » C’est là que j’ai regretté de ne pas avoir une pellicule dans la caméra pour filmer la manifestation et pouvoir la montrer.

Mon mari est rentré plus tôt que d’habitude et m’a dit : « Cet après-midi, nous avons congé. » Il était passé à la poste centrale où nous avions une boîte postale car le courrier n’était plus distribué.

Nous avons continué à voir le défilé ensemble. Tout le boulevard Joffre était noir de monde. Ce boulevard conduisait directement à la Place d’Armes [où un rassemblement avait lieu pour hisser le drapeau de la nouvelle Algérie sur la mairie]. C’était l’itinéraire naturel venant de la partie musulmane de la ville qui était appelée le « Village nègre » [aujourd’hui  » Ville nouvelle « , c’était le quartier d’Oran à majorité musulmane, situé au sud de la ville].

Léon Tabet, un de nos cousins qui vivait avec sa mère qui avait 98 ans, est passé nous voir, car leur courrier arrivait à notre boîte postale. Nous étions en train de parler lorsque nous avons entendu des coups de feu. Nous avons vite fermé les persiennes de la pièce où nous nous trouvions et c’est à travers elles que nous avons suivi ce qui se passait dans la rue.

C’était la débandade. Les femmes qui criaient, les hommes qui couraient, on tirait les enfants par la main. Il y en a même qui ont abandonné leurs chaussures. Les coups de feu sont partis des terrasses des immeubles avoisinants. Les immeubles du quartier n’avaient pas de toit mais des grandes terrasses, où il y avait des lavoirs.

Mon mari m’a dit : « Je vais aller chercher la radio dans la chambre pour écouter s’ils donnent des informations sur ce qui se passe. » Cette pièce donnait elle aussi sur le boulevard. Au moment où il ressortait de la chambre, il y a eu une rafale de mitraillette qui a été tirée sur lui et il a eu juste le temps de s’abriter dans le couloir. Après coup, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait au moins quatre ou cinq impacts de balles sur toute la hauteur de la fenêtre. Les vitres et la crémone était cassée. Une balle est allée se ficher en bas dans le lit. Une autre est allée dans une autre chambre de l’autre côté du couloir. Une autre a ricoché sur le mur et a frappé l’armoire. C’étaient des trajectoires qui ne pouvaient provenir de tirs à partir de la rue, mais uniquement du toit de l’immeuble en face du nôtre. Toutes les personnes qui ont vu les impacts de balle nous ont confirmé ce point. Mon mari avait fait la seconde guerre mondiale et avait des connaissances sur les armes.

A travers les persiennes, nous avons vu une voiture cernée par la foule, qui a fait descendre l’homme qui la conduisait. Il était accompagné d’un enfant qui est resté dans la voiture. A ce moment un policier ou soldat de l’ALN [Armée de libération nationale] est arrivé en courant. Il a sorti son pistolet et a tenu en joue les manifestants. Il a fait remonter le monsieur dans sa voiture qui a pu repartir.

Notre gardien et sa femme, dont l’appartement donnait de l’autre côté, sur une petite rue parallèle au boulevard, nous ont proposé de nous mettre à l’abri chez eux. Notre gardien, qui était un Espagnol antifranquiste émigré en Algérie et membre du Parti socialiste, possédait un laissez-passer du FLN et un autre de l’OAS… Il nous a dit qu’avec lui, nous serions en sécurité. C’est lui qui nous a raconté que le gardien de l’immeuble d’en face, membre de l’OAS, lui avait demandé des renseignements sur mon mari et qu’il le suivait pendant un moment quand mon mari allait à son travail. Notre gardien lui a dit : « Cet homme ne se mêle pas de politique. Je réponds de lui. » Nous n’avions pas de certitude, mais le tir qui visait mon mari est parti du toit de l’immeuble dont ce membre de l’OAS était le gardien…

Notre cousin Léon nous avait quittés pour rentrer chez lui et retrouver sa mère. Il était descendu dès les premiers coups de feu. Le soir, en se parlant avec des voisins d’un balcon à l’autre, j’ai été prévenue qu’il n’était pas rentré à son domicile. Le lendemain, il n’avait toujours pas donné signe de vie. La ville était partagée en deux secteurs, l’un où nous habitions qui était sous l’autorité de la police du FLN et l’autre à majorité européenne placé sous la protection des gardes mobiles français. Il paraît qu’il n’y avait plus qu’une centaine de policiers du FLN pour assurer la sécurité dans notre quartier.

Mon mari a continué d’aller travailler régulièrement. Les trois membres de notre famille qui vivaient dans l’autre secteur de la ville, n’ont pas voulu que je reste seule dans notre logement et nous sommes allés les rejoindre dès le 6 juillet dans leur appartement, car leur quartier semblait plus sûr. Tous les matins, cependant, mon mari m’accompagnait jusqu’à notre appartement du boulevard Joffre où je préparais notre futur déménagement.

Le lendemain de la disparition de notre cousin, nous nous sommes rendus, avec les autres membres de notre famille, au commissariat central pour essayer d’avoir des informations. Nous avons été très correctement reçus. D’ailleurs le commissaire que nous avons vu était déjà dans la police avant l’indépendance. Mais, il n’y avait aucune nouvelle de notre cousin Léon.

Nous nous sommes ensuite rendus au lycée Ardaillon, qui était occupé par l’ALN. Là, on nous a indiqué qu’on ferait des recherches. Nous avons appelé les hôpitaux sans plus de succès. Nous avons appris que des personnes avaient été assassinées, notamment boulevard Gallieni [boulevard de la Soummam], mais je n’avais rien vu de là où nous étions.

Nous avons su qu’un monsieur avait été tué dans un immeuble derrière chez nous. D’après ce qu’on nous a dit, il avait chez lui une tenue militaire et des gens ont pensé que c’était un militaire français alors qu’en fait c’était un homme déjà âgé qui avait son uniforme de la territoriale [les Unités territoriales étaient composées de réservistes français].

Petit à petit, nous avons eu des détails et avons appris qu’il y avait eu des gens tués, enlevés… Même si parfois, les rumeurs étaient fantaisistes. Ainsi, un rabbin était censé avoir été décapité et ses assaillants avoir joué au football avec sa tête sur la place d’Armes ! Ma mère l’a ensuite vu à Paris, tranquillement assis au Brébant, le café des Grands Boulevards où se retrouvaient les Oranais…

Nous sommes restés avec l’idée que notre cousin avait été enlevé et tué. Un samedi après-midi, un mois après le 5 juillet, alors que nous faisions la sieste, nous avons entendu un coup de sonnette tonitruant. J’ai voulu aller ouvrir mais, par précaution, le cousin chez qui nous étions n’a pas voulu que j’y aille. Il a ouvert la porte et nous avons découvert Léon Tabet, l’air triomphant, malgré sa chemise et son pantalon douteux. Il nous a raconté ce qui lui était arrivé.

Juste en sortant de notre immeuble, il a été pris à parti par des manifestants qui l’ont battu. Un policier algérien est arrivé. Il l’a dégagé et a vu qu’il était blessé. Il l’a fait conduire à un dispensaire que des religieuses tenaient au Village nègre. Il y est resté quelques jours. C’est pour cela que nos démarches auprès de l’hôpital dans les jours qui ont suivi le 5 juillet étaient restées vaines. Les religieuses se sont rendu compte que son état nécessitait des soins plus importants. Elles l’ont donc fait transporter à l’hôpital. Mais, à ce moment-là nous avions arrêté nos recherches.

A l’hôpital, les médecins ont constaté que Léon avait une fracture du bras et de la clavicule. Il a été opéré par un chirurgien algérien et il est resté hospitalisé pendant un mois jusqu’au moment où on lui a dit qu’il devait quitter l’hôpital. Il est donc parti comme il était, en pyjama. Un parent avait accompagné sa mère en métropole vers le 20 juillet. Il ne l’a donc pas trouvée en rentrant à leur domicile.

Il est allé dans l’immeuble où j’habitais, mais n’a trouvé personne. Il s’est rendu dans l’immeuble d’à côté où habitait ma grand-mère, qui était déjà partie mais où il connaissait des locataires. Là, une dame lui a appris que nous étions chez notre cousine. Elle lui a donné de l’argent pour qu’il aille chez le coiffeur, car il avait une barbe d’un mois, et lui a également donné une chemise et un pantalon, ceux avec lesquels nous l’avons retrouvé. Il a rencontré un ami de notre famille qui l’a accompagné jusqu’à nous.

Nous avons contacté le consulat français qui avait été tout récemment créé. Comme nous devions partir, nous ne voulions pas le laisser seul. Le consulat français l’a pris en charge et l’a rapatrié en métropole où il a été installé dans une maison de retraite de l’armée.

Avec la population musulmane, nos rapports étaient très corrects. Ma femme de ménage, qui était musulmane, avait cessé de venir car à deux ou trois reprises, elle avait été suivie par des petits jeunes du quartier qu’on voyait armés de grands couteaux. Elle est revenue, une fois l’indépendance proclamée. Cinquante ans après, j’ai enfin eu l’occasion de la revoir, car elle est venue à Paris et m’a rendu visite.

De même, j’ai continué à aller chez un marchand de légumes musulman. Je n’ai pas rencontré d’animosité. Dans mon quartier, le 5 juillet, j’ai vu des gens qui étaient venus pour fêter l’indépendance. Je suppose que s’ils avaient eu l’intention de venir pour tirer sur des gens, ils n’auraient pas emmené des enfants et des femmes. Pendant au moins deux heures, les manifestants ont défilé dans le calme et sans agressivité. Ils ne regardaient même pas les balcons. Je sais qu’il y avait un autre défilé au boulevard du 2e Zouave [boulevard Hamou Boutlélis] qui aboutissait à l’ancienne rue d’Arzew, qu’on appelait rue du Général Leclerc [rue Larbi Ben Mhidi], où commençait le quartier « français ». Je ne sais pas ce qui s’y est passé.

Après l’indépendance, un collègue musulman de mon mari lui a proposé de rester en Algérie en lui indiquant qu’il pourrait avoir un poste important dans son service. Mon mari n’a pas donné suite. Il n’était pas question de rester alors que nos enfants étaient en métropole.

Beaucoup de collègues non musulmans de mon mari étaient partis en métropole et n’avaient pas repris leur poste. Mon mari était en congés d’été à partir du 15 août et nous avions prévu d’aller à Paris. C’est ce que nous avons fait, le 11 août 1962. Quand, une fois à Paris, nous avons raconté ce dont nous avions été les témoins, certaines personnes nous croyaient, d’autres avaient l’air de trouver que nous étions favorables au FLN. Nous avons pourtant uniquement décrit ce que nous avions vu.

Propos recueillis par Paul Benkimoun