Table ronde : "Paris en guerre d’Algérie"

EVÉNÉMENT 50e ANNIVERSAIRE DU CESSEZ-LE-FEU EN ALGÉRIE

GUERRE D’ALGÉRIE : FORUM DES ÉCRIVAINS
DU 26 AU 28 OCTOBRE 2012 À LA MAIRIE DU Ve ARRDT
TOUT LIRE SUR LA GUERRE D’ALGÉRIE

Intervenants :
Linda Amiri, Emmanuel Blanchard, Alain et Désirée Frappier et Gilles Manceron

Débat animé par Jean-Pierre Farkas


Jean-Pierre Farkas : On va commencer par fixer le sujet : combien y a-t-il de Parisiens qui sont partis à la guerre ? Avez-vous les chiffres ? Je vous demande ça parce que quand j’étais, moi, en Algérie, ceux qu’on rencontrait c’était quand même beaucoup plus d’enfants de Bretons ou de Chti’mis que de Parisiens.

Gilles Manceron : Je ne saurais pas vous donner le nombre de Parisiens. Il faut se dire aussi qu’à l’époque existait le département de la Seine et qui, au-delà du Paris des vingt arrondissements, comprenait les départements que vous connaissez aujourd’hui. On sait que le nombre de classes mobilisées, d’appelés mobilisés, pendant la période qui correspond aux dates du début et de la fin de la Guerre d’Algérie, correspond à peu près à un million. Mais tout le monde n’a pas été en Algérie. Certains allaient en Allemagne ou ailleurs. Combien de Parisiens ? Je pense qu’un calcul démographique et statistique nous en donnerait l’idée, mais à ma connaissance, ce calcul n’a jamais été fait.

Emmanuel Blanchard : Je n’ai pas de réponse plus précise. Je suis commissaire d’une exposition consacrée à Paris pendant la Guerre d’Algérie qui ouvrira au mois de novembre [2012] et nous avons essayé de connaître le nombre d’habitants du département de la Seine, voire de la Seine-et-Oise tués au cours de la Guerre d’Algérie. Ce ne sont même pas des chiffres qui existent au Ministère de la Défense, qui n’a jamais ventilé le nombre de tués en fonction de leur origine géographique. Nous nous sommes donc retournés vers les associations d’anciens combattants, en particulier la FNACA, qui est en train d’effectuer ce travail. Ce qu’il y avait d’important dans la question de Jean-Pierre Farkas, c’est de savoir pourquoi le nombre de Parisiens était sûrement plus faible que les habitants d’autres régions. Pourquoi ? Parce que dans le mécanisme de sursis, le plus important était le mécanisme pour poursuivre ses études. Or, à la fin des années 1950, et au début des années 1960, l’université était surtout implantée dans les grands pôles parisiens, et les habitants des régions dont Jean-Pierre Farkas a parlé – Bretagne, etc. – n’étaient pas encore rentrés dans ce grand cycle de l’allongement de la durée des études. Donc, ce qui est important ici, c’est de voir que, comme dans toute guerre, il y avait, aussi ici, des strates de ramifications sociales au sein des personnes mobilisées. Ceux qui poursuivent leurs études seront intégrés comme sous-officiers voire comme officiers et il faut savoir aussi que tout le monde n’avait pas la même latitude pour échapper à la conscription. Et, de fait, parmi les habitants de Paris, il y avait plus de personnes qui pouvaient s’appuyer sur ce mécanisme de sursis.

Jean-Pierre Farkas : Sans entrer dans des détails personnels, j’étais sursitaire, j’étais parisien et j’ai connu des Bretons de Vannes qui n’étaient jamais allés à Rennes, alors quand ils sont arrivés en Algérie, ça a été un vrai choc. Toujours bien se mettre en mémoire ces éléments psychologiques. Linda Amiri, la Guerre d’Algérie à Paris a-t-elle réellement commencé en 1954 ? Ou n’y avait-il pas déjà auparavant un climat particulier ?

Linda Amiri : Concernant la Guerre d’Algérie, mon champ de recherche est surtout consacré à l’immigration algérienne. Les tensions commencent en juillet 1954 : quand il y a scission dans le mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques lors d’un grand congrès en Belgique, lorsque l’immigration va prendre le parti de Messali Hadj contre les centralistes. Donc dès ce moment-là, il y a déjà des tensions. En 1954, le FLN n’est absolument pas connu dans le milieu de l’immigration. La Guerre arrive lors de la deuxième moitié de 1955, lorsque les émissaires FLN commencent vraiment à s’activer et là on a vraiment une entrée en guerre de l’immigration.

Jean-Pierre Farkas : On va revenir sur le FLN et les messalistes. Est-ce que dans le vécu, le ressenti de la Guerre d’Algérie à Paris, l’immigration a pesé quelque chose ? Était-ce un élément d’appréciation ?

Linda Amiri : L’immigration a pesé, a joué un sens stratégique pendant la guerre. Concernant le département de la Seine, en 1954, on a 210 000 Algériens en France ; près de la moitié habite dans le département de la Seine. C’est donc une immigration qui a pesé à la fois dans cette lutte pour le leadership entre le FLN et les messalistes et puis aussi au niveau des cotisations, elle a joué un rôle important.

Jean-Pierre Farkas : Gilles Manceron, avez-vous trouvé une évolution de l’opinion publique à Paris tout au long de la Guerre d’Algérie ?

Gilles Manceron : Je pense que l’opinion à Paris évolue avec l’apparition de la question de la torture en 1957. Il faut aussi compter sur la présence à Paris de l’activisme des mouvements étudiants (comme celui de l’UNEF) et d’un courant intellectuel porté par des revues comme Esprit et Les Temps Modernes. Ensuite, la question évolue autour de la sortie de la guerre, des négociations et de l’indépendance. En même temps, a contrario, d’autres voix s’élèvent, hostiles à toute idée d’indépendance de l’Algérie, émanant parfois de certains milieux étudiants.

Jean-Pierre Farkas : On ne pourra bien sûr pas évacuer la question du 17 octobre 1961 ni celle de Charonne, mais j’aimerais savoir s’il y a eu des manifestations de rappelés contre la Guerre d’Algérie à Paris et l’importance qu’elles ont eue.

Emmanuel Blanchard : Le mouvement des rappelés commence dès le deuxième semestre 1955 et il s’est notamment montré à Paris lors d’une manifestation qui est restée relativement célèbre, celle de la Gare de Lyon. Donc, ici aussi, on a un mouvement qui touche la région parisienne. Ce qu’il est important d’avoir en tête, c’est qu’à la fois du point de vue de la chronologie de la Guerre d’Algérie et du point de vue du milieu touché, il y a de grandes différences selon les milieux sociaux. On aurait pu dire que la Guerre d’Algérie a commencé à Paris dès le 14 juillet 1953. Vous allez me dire que certains manuels nous apprennent que le début de la Guerre d’Algérie, c’est le 1er novembre 1954. Mais le 1er novembre 1954, personne ne pense entrer en guerre. Or il y a eu des actes qui étaient quasiment des actes de guerre avant même le 1er novembre 1954. Le 14 juillet 1953, quand la police parisienne ouvre le feu sur la manifestation ouvrière, elle ouvre le feu comme on le faisait en colonies, lors des évènements d’Afrique du Nord, en Tunisie ou au Maroc. Elle tue sept personnes. Il y a là une forme d’acte de guerre tout simplement, parce qu’on ne maintient pas l’ordre de cette façon en situation de paix. Ce serait quelque peu caricatural de dater de ce jour le début de la Guerre d’Algérie, mais c’est bien pour montrer que, pour les Algériens, manifester devient quasiment impossible, comme cela va le devenir quelques années plus tard. Il faut bien avoir en tête que dans les premières années de la Guerre d’Algérie, il y a des mouvements d’opposition : les messalistes (les partisans de Messali Hadj), l’ancien PPA-MTLD (Parti du Peuple Algérien – Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques), devenu MNA (Mouvement National Algérien), continue de manifester dans les rues de Paris et de sa banlieue au moins jusque dans l’année 1956. On a aussi un certain nombre de mouvements de rappelés, et de manifestations ouvrières. Les militants du Parti Communiste Français en témoignent aujourd’hui : « À l’époque, on manifestait sur les trottoirs. » On parle notamment de manifestations qui ont pu avoir lieu à Ménilmontant très tôt dans la guerre. Et les grands mouvements de manifestations, qu’on pourrait qualifier de masse, ne commenceront véritablement qu’avec l’entrée en lice des étudiants aux alentours de 1960.

Jean-Pierre Farkas : Quel était le rapport de force entre le FLN et le MNA avant le début de la guerre ? Autrement dit, quelle était déjà l’organisation politique des Algériens en Métropole ?

Linda Amiri : C’est une question très importante dans l’histoire du nationalisme puisque, paradoxalement, le nationalisme algérien est né à Paris en 1926 avec la création de l’Étoile Nord-Africaine. De 1926 jusqu’en 1937, l’immigration est porteuse de ce courant politique et elle en est même le leader puisque le siège social est à Paris. En 1937, le siège du Parti du Peuple Algérien qui remplace l’Étoile Nord-Africaine est transféré à Alger. Et, après la guerre, on a une action de militantisme politique très important, via la fédération France du PPA-MTLD, qui va jouer un rôle important dans la crise qui donnera naissance au FLN, puisque, lors de l’opposition entre les centralistes et les messalistes, la fédération France prend parti pour Messali Hadj. Ce qui fait que, quand éclate la guerre, l’immigration est vraiment du côté du MNA, un parti créé en 1954. Ensuite les premiers émissaires du FLN arrivent et entrent en activité lors de la deuxième moitié de 1955. Ils sont chargés de reprendre le contrôle de l’ancienne fédération France du PPA-MTLD. Mais les Algériens voient dans le FLN un parti usurpateur et ils estiment que seul Messali Hadj est légitime en 1954. Cette année-là, on a déjà une interdiction du PPA-MTLD et une immigration très politisée, très nationaliste qui va se ranger du côté du MNA, jusqu’en 1956, où là, on a vraiment le début de la guerre civile entre les militants du MNA et les militants du FLN. Mais jusqu’en 1962, le MNA reste très présent dans l’immigration.

Jean-Pierre Farkas : A-t-on chiffré cette guerre interne ?

Linda Amiri : Les chiffres dont on dispose concernent l’ensemble du territoire. Quatre mille personnes meurent lors de ces affrontements entre le MNA et le FLN.

Emmanuel Blanchard : Ce n’est pas pour corriger, mais juste pour dire que l’Histoire, ce n’est pas simplement saisir des chiffres préconstruits et que l’on n’aurait qu’à ramasser. Il faut continuer de les travailler et Linda Amiri a parfaitement raison, on a un chiffre – celui du Ministère de l’Intérieur en date de mars 1962 et repris par le journal Le Monde au moment des Accords d’Évian – qui estime à quatre mille le nombre d’Algériens tués lors de ces affrontements intra-algériens. Mais ces Algériens n’ont pas tous été tués au cours des affrontements MNA-FLN, tout simplement parce qu’il y a eu aussi des règlements de compte à l’intérieur de chacune de ces organisations, plus précisément au sein de la fédération France du FLN. Et surtout ce sont des chiffres qui sont imparfaits, notamment parce que la collecte n’a pas démarré de façon systématique dès le début de la guerre d’indépendance en Algérie, mais également parce que les affrontements ne vont pas cesser au mois de mars 1962 et ce que montrent un certain nombre de travaux – notamment ceux de Linda Amiri – et certains mémoires, c’est que ce chiffre de quatre mille doit être pris comme une base, un chiffre a minima et que la réalité a sans doute été encore plus sordide.

Jean-Pierre Farkas : Gilles Manceron, avez-vous étudié la Guerre d’Algérie chez Renault ou bien dans d’autres usines ? Avez-vous travaillé là-dessus ?

Gilles Manceron : Des collègues historiens ont travaillé sur l’immigration chez Renault. Mais il y a des témoignages, notamment celui de Monique Hervo, cette travailleuse sociale qui a été amenée à fréquenter très étroitement les Algériens du bidonville de Nanterre, qui a partagé leur vie et qui a été amené à participer à la manifestation du 17 octobre 1961. Il y a donc bien des travaux sur ces sujets-là et ils nous montrent le basculement de l’immigration du côté du FLN dans la région parisienne. Mais il y a des disparités selon les régions et l’on se rend compte que des régions comme celles du Gard et des Bouches-du-Rhône sont assez vite FLN, alors qu’une région comme celle de Rhône-Alpes bascule du côté du FLN avant même la région parisienne tandis que les messalistes conservent plus durablement des positions dans l’Est et dans le Nord.

Linda Amiri : C’est effectivement une répartition assez juste. J’ajouterais que même dans les régions pro-FLN, il subsiste des bastions messalistes. Pour en revenir au sujet des travaux, la recherche sur le front métropolitain de la guerre est plutôt récente. Certains vont arriver en soutenance ; c’est réellement un nouveau champ de recherche.

Jean-Pierre Farkas : Revenons à l’opinion publique à Paris, il semble bien que la gauche n’a pas toujours eu le même avis sur la Guerre d’Algérie. Y a-t-il un moment où un consensus se serait formé ? Je pense notamment aux communistes qui ont voté les pleins pouvoirs à Guy Mollet en 1956. Comment interpréter ça ?

Emmanuel Blanchard : Encore une fois, lorsque l’on parle du Parti Communiste Français, il faut distinguer le Parti et les organes centraux du Parti qui effectivement ne vont pas prendre parti pour l’indépendance de l’Algérie. Un certain nombre de militants vont porter à la fois dans les cellules syndicales, à l’intérieur des usines, ou dans les quartiers, selon les affinités qui avaient été nouées avant la guerre, des propositions et des actions pour l’indépendance. Mais ces actions vont rester très minoritaires, notamment parce qu’elles n’étaient pas relayées par les organes centraux, que ce soient ceux du PCF ou de la CGT. Et le moment du basculement, lorsque l’action va se mener davantage selon le répertoire d’actions classiques de ces grandes organisations, c’est autour de l’année 1960, avec l’entrée de l’UNEF notamment, qui va essayer d’amener avec elle les centrales syndicales à s’opposer à la Guerre d’Algérie (mais non pas à se prononcer pour l’indépendance de l’Algérie). Et le front qui va se constituer est un front classique, de type antifasciste. C’est la montée de l’OAS qui va conduire, d’une certaine façon, les syndicats et les partis politiques, à descendre le problème dans la rue, selon les modes d’action habituels qui sont ceux de la manifestation. De ce point de vue, il faut rappeler le rôle éminent de la manifestation dont nous avons parlé et qui est celle du 17 octobre 1961, puisque les Algériens ont aussi montré ce jour-là qu’investir la rue était primordial dans la période finale des négociations pour la fin de la Guerre d’Algérie, ce qui va inciter encore plus le mouvement ouvrier à manifester à son tour.

Jean-Pierre Farkas : Vous, les historiens, êtes-vous arrivés à une analyse plus précise de ce qui est arrivé le 17 octobre 1961, notamment en ce qui concerne la répression ?

Gilles Manceron : En ce qui concerne la répression, on sait maintenant beaucoup de choses. On a reconstitué le déroulement de cette manifestation, mais ce qui reste à éclaircir, c’est le contexte politique de l’époque et l’explication du déclenchement de la manifestation et de sa répression. Là-dessus il me semble qu’il y a vraiment du travail à faire. Je vous donne un exemple : dans les mémoires d’Abderrahmane Farès, il explique qu’il réside à Paris, où il est notaire de profession, et il fait partie de ceux qui ont rejoint le FLN, bien que n’ayant que peu de sympathie pour le mouvement. Vis-à-vis de la fédération France, c’est lui qui transmet, via ses réseaux professionnels, une grande partie de l’argent récupéré lors des collectes du FLN. Il raconte alors qu’en mai 1958, le général de Gaulle demande à le voir. Farès lui déclare : « À l’heure actuelle, il n’y a qu’une seule solution pour mettre fin à la Guerre d’Algérie, c’est une négociation loyale avec le FLN. » « Pourquoi le seul FLN ? », lui demande de Gaulle. « À cause, mon général, répond Farès, de toutes les erreurs commises envers notre peuple, tout notre peuple sans exception est derrière le FLN. » En 1961, il est donc celui qui contribue à cette transmission avec les gens du FLN et il raconte aussi comment en octobre 1961, il est de nouveau reçu par le général de Gaulle, qu’il voyait régulièrement. Il raconte qu’en rentrant chez lui : « À minuit on sonna à ma porte, je me demandais qui pouvait frapper ainsi. En ouvrant la porte, je vis sur le perron un commissaire de police […] ». Il est arrêté. Voyez, d’une part, il avait ses entrées à l’Élysée et, d’autre part, il est arrêté par des policiers français, ce qui prouve les fortes dissensions qu’il y avait au sein même du gouvernement français.

Jean-Pierre Farkas : Au passage, je voulais souligner deux ambigüités constantes dans la Guerre d’Algérie : premièrement, l’attitude du général, sa relation avec Farès, ses contacts secrets ; deuxièmement, qui était habilité à finir la guerre ? Le GPRA ? Le FLN ? Les différentes franges de l’organisation ? Ce sera peut-être l’un des enseignements de ce forum de nous avoir révélé, malgré notre bonne volonté, qu’un certain nombre de faits vont encore rester ambigus. Est-ce votre avis, Linda Amiri ?

Linda Amiri : Je voudrais simplement, avant de répondre à votre question, revenir sur un évènement de 1958 qui concerne l’opinion publique. Pour ce qui est de l’action du FLN en France, tout d’abord un évènement dont chacun d’entre vous a dû entendre parler : le départ des footballeurs algériens du championnat français pour aller créer l’équipe du FLN, et ensuite les attentats du 25 août 1958, où la guerre traverse la Méditerranée pour arriver en France, des attentats très ciblés contre des enjeux stratégiques. Pour répondre à votre question, le gouvernement, en cette fin de guerre, est travaillé par plusieurs courants politiques, Il existe des archives, celles de Michel Debré à Sciences-Po qui sont vraiment intéressantes, notamment en ce qui concerne l’action du FLN en Europe, en Suisse et en Belgique, entre autres. Dans ces archives, on constate que le ministre a convoqué à plusieurs reprises différents ambassadeurs, notamment celui de Suisse, et qu’il les convoque en exigeant de leur part deux choses : d’abord un total soutien à la politique française, et la levée du secret bancaire, chose que les ambassadeurs refusent.

Emmanuel Blanchard : On a parfois l’impression qu’il y a « le glaive Debré et le bouclier de Gaulle » pour reprendre une métaphore historique bien connue. Il est sûr qu’à l’intérieur du gouvernement, il n’y pas d’unanimité sur le sujet de la sortie de la Guerre d’Algérie. D’ailleurs, qui parmi nous pourrait citer un gouvernement unanime ces cinquante dernières années sur un sujet d’importance ? On se retrouve donc dans une situation classique de tension à l’intérieur d’un gouvernement avec à la fois des positions idéologiques qui peuvent varier et des stratégies personnelles différentes, mais je ne pense pas que l’on puisse considérer que de Gaulle ait été débordé d’une manière ou d’une autre. Il faut pour cela se rappeler les conditions d’arrivée au pouvoir du général de Gaulle. Tout à l’heure, emporté par mon élan, j’ai oublié de vous parler des grandes manifestations de 1958. Le putsch du 13 mai 1958 a généré la plus grande manifestation de l’époque de la guerre d’indépendance algérienne : celle du 20 mai 1958 qui, là, va rallier extrêmement large. Or, le général de Gaulle n’a jamais pu totalement se délier de ceux qui l’ont porté au pouvoir et, d’une certaine façon, il a toujours considéré que Michel Debré était sa caution de droite sur cette politique. Debré était quelqu’un qui lui permettait de donner des gages à sa droite et le général de Gaulle n’a donc jamais pu aller à l’encontre des actes qui ont pu être commis au nom de la politique sécuritaire menée par Michel Debré. La preuve en est que le préfet de police dont nous allons bien sûr parler, Maurice Papon, reste en fonction jusqu’en 1967. Or, le général de Gaulle, quand un fonctionnaire ne lui revenait pas, il savait très bien le faire sauter, si je puis me permettre. Or, il n’a pas agi ainsi avec Maurice Papon, tout simplement parce que la politique de ce dernier était l’une des armes de sa politique et ce n’est pas une chose qui contredisait la politique de négociation. Pour négocier, pour le général de Gaulle, qui reste un militaire, on ne négocie que lorsque l’on a gagné militairement.

Jean-Pierre Farkas : Gilles Manceron, au moment où Michel Debré lance le fameux appel pendant le putsch, la ville de Paris a-t-elle bougé ?

Gilles Manceron : Paris a quelque peu bougé. Des gens vont se rassembler au ministère pour demander à avoir des armes, mais il y a surtout une grève générale le lundi 24 avril qui génère une prise de conscience assez nette de l’opinion publique. Mais ce n’est pas cela qui fera principalement échouer le putsch. Pour revenir sur les propos d’Emmanuel Blanchard, je ne pense pas que le général de Gaulle ait voulu accepter la démission que Debré lui a présentée à plusieurs reprises, notamment en août 1961, quand de Gaulle décide de reprendre les négociations qui ont été interrompues.

Jean-Pierre Farkas : Il y a d’autres formes de terreur à Paris, notamment avec l’OAS et Charonne. À propos du 17 octobre, cela correspond à une grande colère de la police, mais y a-t-il une décision politique à l’origine de cette répression ?

Gilles Manceron : Il y a quand même, le 5 octobre, un conseil interministériel convoqué par le premier ministre, Michel Debré. Ce n’est pas un conseil des ministres présidé par de Gaulle, mais bien un conseil interministériel auquel participent un certain nombre de responsables, notamment Roger Frey, ministre de l’Intérieur, dont Debré avait obtenu la nomination en 1961 lors des négociations d’Évian et puis Maurice Papon ainsi que d’autres responsables. C’est à la suite de ce conseil que le couvre-feu est décidé dans le département de la Seine et donc instauré par le préfet de police de la Seine, Maurice Papon. Il me semble qu’il y a là un certain nombre de points d’histoire qu’il convient de travailler de manière très précise.

Jean-Pierre Farkas : Abordons maintenant l’OAS et les attentats.

Emmanuel Blanchard : L’OAS à Paris, c’est avant tout une configuration intellectuelle et politique de soutien à l’OAS. C’est à dire qu’on a eu un comité de Vincennes qui a existé bien avant l’OAS et dans lequel on pouvait retrouver Jacques Soustelle, un ancien commissaire parisien, le commissaire Dide, des élus du conseil municipal de Paris. Il y a donc cette présence d’une politique de droite très en phase avec les activités de l’Algérie française. Il y a également une production intellectuelle. Une thèse sur l’édition pendant la Guerre d’Algérie montre bien que les livres les plus nombreux à être écrits et à être lus sont ceux en faveur de l’Algérie française et ce quasiment jusqu’à la fin de la Guerre d’Algérie, avec des maisons d’édition à Paris qui sont spécialisées dans ce type de littérature. Ensuite, l’OAS à Paris, ça a aussi été un certain nombre d’attentats, spectaculaires, mais des attentats avant tout dirigés contre des figures emblématiques. Il ne s’agit pas de faire une terreur de masse à Paris. L’OAS avait d’une certaine façon la volonté de ne pas se couper de ce que l’on appelle parfois l’opinion publique. Il s’agissait de cibler Sartre, Malraux et d’autres qui pouvaient être identifiés comme des ennemis de l’OAS et les défenseurs de la cause algérienne. Et c’est ainsi que, par exemple, pour la manifestation de Charonne, comme cela est écrit dans le livre d’Alain et Désirée Frappier, ce qui a généré cette grande manifestation, c’est un attentat qui ciblait André Malraux et comme vous le savez, la bombe placée sous la fenêtre d’André Malraux a blessé une jeune Parisienne, Delphine Renard. Et en se trompant de cible d’une certaine façon, l’OAS a généré un immense mouvement de sympathie d’abord envers la victime, ensuite plus généralement pour l’indépendance de l’Algérie. Et contre l’OAS.

Jean-Pierre Farkas : Alain et Désirée Frappier, vous êtes les auteurs d’une bande dessinée intitulée Dans l’ombre de Charonne, qui en est, je crois, à sa quatrième réimpression. Comment avez-vous été amenés à aborder cet épisode de la Guerre d’Algérie ?

Désirée Frappier : D’abord, je voudrais dire que la principale raison pour laquelle nous l’avons fait sous cette forme de bande dessinée, c’est que nous avions envie de faire une bande dessinée tous les deux. Pourquoi ce sujet ? Nous avions une maison d’édition qui cherchait des sujets où la petite histoire rejoignait la grande. Et c’est à ce moment-là que j’ai lu le témoignage de cette personne qui s’était retrouvée prisonnière de la bouche du métro à la station Charonne le soir du 8 février 1962. On s’est alors dit que c’était un bon sujet à traiter, surtout dans le cadre du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie. On s’est vite aperçus que cette histoire était très peu connue : quand on parlait aux gens, ils confondaient beaucoup le 17 octobre 1961 et Charonne. Par ailleurs, notre histoire est basée sur le témoignage de Maryse Tripier, mais on s’est très vite aperçus que sa mémoire lui faisait parfois défaut. Elle était communiste à l’époque et avait été très influencée par les mémoires du Parti Communiste vis-à-vis de cet évènement. Elle pensait par exemple que les grilles du métro Charonne étaient fermées. Pourtant, elle y était et elle s’est retrouvée avec quatorze couches d’humains au-dessus d’elle. Mais la chance qu’on a eue, c’est qu’elle nous a présenté ses amis du lycée de Sèvres et qu’on a pu ainsi retrouver ces personnes qui ont témoigné et nourri nos recherches. On s’est alors aperçus qu’il fallait, à partir du moment où nous abordions un évènement si marquant, travailler avec l’Histoire et ne pas faire n’importe quoi. C’est une chose que l’on a gardée à l’esprit tout le temps.

Jean-Pierre Farkas : Dans quel but avez-vous réalisé cet album ?

Désirée Frappier : Ce que l’on a essayé de montrer à travers cette histoire, c’est comment la jeunesse française a vécu la Guerre d’Algérie, avec la censure, les livres qui circulaient, les attentats, etc. On s’est donc beaucoup aidés du travail des historiens. Ce qui est très intéressant avec la bande dessinée, c’est d’utiliser le récit graphique, une forme de narration qui existe depuis une vingtaine d’années et qui permet d’insérer des documents, comme des cartes, des organigrammes au sein même de la bande dessinée. On a pu aussi avoir l’impression de faire un film d’époque en travaillant beaucoup sur les détails des costumes, sur ces années 1960 qui représentent le début de la société de consommation. C’était le temps des flippers, des boums, de l’indépendance vis-à-vis des parents… Parmi les gens qui achètent notre bande dessinée, on trouve des personnes âgées qui nous disent qu’elles n’auraient jamais osé s’imaginer acheter, lire et aimer une bande dessinée. Maintenant, on va beaucoup vers les jeunes et les jeunes viennent vers nous, à mon avis surtout parce qu’il n’y a pas dans la bande dessinée ce côté élitiste qu’il peut y avoir dans les livres en France. On a maintenant la chance grâce à ce livre d’être beaucoup appelés par les professeurs d’histoire-géographie. Cela plaît aux jeunes de travailler sur une bande dessinée, le côté ludique leur permet de rentrer facilement dans cette histoire très complexe de la Guerre d’Algérie. Nous en sommes à la quatrième réimpression et une maison d’édition algérienne a même acheté les droits : c’est le plus beau cadeau que l’on pouvait nous faire.

Jean-Pierre Farkas : On va arriver à un autre aspect de la Guerre d’Algérie : comment les Pieds-Noirs sont arrivés à Paris ? Qui a travaillé là-dessus ? Emmanuel Blanchard ?

Emmanuel Blanchard : Trois choses : sur les Pieds-Noirs eux-mêmes, sur l’accueil qu’ils ont reçu en France et sur les zones où ils ont réussi à s’installer. Il y a par exemple à Orly un premier centre d’accueil d’urgence pour contribuer à l’accueil et à la prise en charge des personnes en provenance d’Algérie. Vous imaginez bien que les conditions d’accueil de ces dizaines de milliers de personnes qui arrivent alors que rien n’a été préparé en amont sont bien sûr difficiles. Mais il y a des centres d’accueil qui sont ouverts, pour les militaires à Vincennes, pour les civils, par exemple en plusieurs endroits du 13e arrondissement. Mais aussi, l’été venu, beaucoup d’internats et de lycées vont être utilisés pour permettre de loger au moins provisoirement ceux qui allaient devenir les Pieds-Noirs.

Jean-Pierre Farkas : Gilles Manceron, que voulez-vous ajouter ?

Gilles Manceron : Ça sera de l’ordre du souvenir personnel : un lycéen de l’époque, qui était engagé comme beaucoup de ses camarades et qui parfois avait du mal à distribuer des tracts pour la paix en Algérie devant le lycée Pasteur de Neuilly, alors dominé par des groupes de lycéens « Algérie française » ; un lycéen qui a vu arriver dans les classes des jeunes venus d’Algérie, et là notre position était : on oublie tout, ils viennent en surprise-party avec nous et on ne parle pas de politique.

Jean-Pierre Farkas : Je pense que nous n’avons pas tout dit. Nous avons essayé d’aborder les principaux aspects de la Guerre d’Algérie à Paris. Nous allons passer aux questions du public.

Public : J’aimerais connaître le nombre de tués, de blessés et de disparus lors de la manifestation du 17 octobre 1961.

Gilles Manceron : Le nombre de mort est difficile à établir. Il existe une fourchette entre cent cinquante et deux cents tués et disparus. Un chiffre à doubler si l’on prend en compte la période allant d’août à novembre 1961.

Jean-Pierre Farkas : Des archives existent-elles ?

Gilles Manceron : Il faut savoir que le bilan officiel qui a été donné le lendemain était de deux morts algériens et un Français. Un bilan qu’on retrouve d’ailleurs dans le livre de Maurice Papon paru dans les années 1980.

Emmanuel Blanchard : Ces morts d’octobre 1961 doivent être replacés dans le contexte plus général de la guerre d’indépendance algérienne en Métropole où il n’y a pas eu de morts seulement ce jour du 17 octobre 1961, où il n’y a pas eu de morts uniquement du fait de la police parisienne qui a elle aussi compté ses morts (une cinquantaine). Donc si on veut que les mémoires soient apaisées, il faut que la même grandeur soit donnée à chacun des morts, non pas d’un point de vue moral, mais du point de vue d’une Histoire qui rende compte de la pluralité des engagements et des actions de l’époque.

Public : Pourriez-vous nous parler des harkis de Paris ?

Emmanuel Blanchard : Pour information, ceux que l’on appelle de façon impropre les harkis ne se sont pas tous installés dans le Sud de la France, n’ont pas tous été enfermés dans des camps ou des villages forestiers. Un certain nombre d’entre eux, qu’ils soient militaires ou anciens fonctionnaires de l’administration française, sont pris en charge en région parisienne par les unités de police qui surveillaient et encadraient les Algériens pendant la Guerre d’Algérie, et qui vont faire en sorte que ces anciens auxiliaires de l’administration ou de l’armée française puissent trouver un logement, un emploi. C’est une histoire qui est très mal connue, mais que Yann Scioldo-Zürcher a très bien analysé dans son livre Devenir Métropolitain. Les harkis de Paris constituaient une force auxiliaire créée par le préfet de Police, Maurice Papon, à la fin de 1959, force rattachée plus ou moins au premier Ministre. C’était une unité militaro-policière qui recrutait parmi les Algériens d’Algérie et aussi quelques Algériens de métropole – très minoritaires pour essayer d’acclimater en région parisienne un certain nombre de méthodes qui tiennent à la fois du renseignement et de l’action sociale pour combattre le FLN en région parisienne.

Gilles Manceron : Il faut bien prendre en compte la spécificité de cette force de police auxiliaire que l’on a baptisée de manière usuelle et courante « harkis de Paris », mais qu’il me semble nécessaire de différencier du phénomène des supplétifs qui se développe pendant la Guerre d’Algérie. Cette force était encasernée et commandée par des militaires. C’était vraiment un cas particulier.

Public : Quel a été l’impact du mouvement ouvrier français face aux luttes internes entre les partisans du FLN et ceux du MNA ?

Emmanuel Blanchard : D’abord il y a les éléments de vécu des jeunes Parisiens et Parisiennes de l’époque. Beaucoup d’entre eux, je pense à ceux qui vivaient dans les quartiers populaires comme le 19e, le 20e ou encore le 15e arrondissement, ont pris conscience à la fois de la présence algérienne en région parisienne et de l’existence d’un conflit pour l’indépendance algérienne autour de ce qu’on appelait à l’époque les « mitraillages de cafés » qui ont beaucoup marqué les mémoires parce que, à cette époque, Paris était en paix. La ville n’était pas considérée comme un front de la guerre d’indépendance. Et vous avez, en 1957 et 1958, des centaines de mitraillages et donc des centaines de victimes qui ont été criminalisées et qui ont contribué à augmenter la distance entre la population ouvrière – politisée ou non – et l’immigration algérienne. Du point de vue des syndicats, il est sûr que l’assassinat systématique des leaders de l’USTA (Union Syndicale des Travailleurs Algériens), proche du MNA, a contribué au fait que le monde syndicaliste ne se retrouve absolument pas dans les rapprochements qui s’effectuaient surtout à la base entre la CGT et le FLN. Donc les personnes les plus informées étaient au courant de ces dissensions et ne savaient comme se positionner. Elles ont donc adopté une attitude de retrait en raison de la violence des affrontements internes et parce qu’ils avaient des connaissances des deux côtés de cette ligne de front intra-algérien.

Public : Ne pensez-vous pas qu’en symbolisant ce type de manifestation – je veux parler de celle du 7 octobre 1961 – vous allez au-delà de l’apaisement que nous souhaitons tous ?

Gilles Manceron : Non, je pense que c’est un évènement très important. Les historiens britanniques Jim House et Neil Mac Master ont publié à la Oxford University Press la plus sérieuse étude sur cet évènement et ils y écrivent que cette manifestation fut la plus importante du point de vue du nombre de victimes et que les manifestants subirent la plus violente répression d’une manifestation désarmée de toute l’histoire contemporaine en Europe occidentale. C’est donc un évènement considérable. Je vous rappelle que pendant cinquante ans le bilan officiel a été de deux morts algériens et un Français, jusqu’à ce que ce communiqué officiel de la présidence de la République le 17 octobre 2012 reconnaisse l’ampleur de la répression. Il y a donc eu déni pendant des décennies entières de la part de l’État français. Cela méritait donc qu’on se penche sur cet évènement et qu’il ne soit pas oublié.

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