Témoignage de Francis Mischkind


LE TÉMOIGNAGE DE FRANCIS MISCHKIND

« Je suis appelé sous les drapeaux le 6 novembre 1956 et affecté au 117ème bataillon de l’Armée de l’Air. Début Janvier 1957, j’entre au Service « Scénario » du SCA (Service Cinématographique des Armées) au Fort d’Ivry. Au Service « Scénario », nous sommes trois jeunes réalisateurs : Robert Enrico, Jean-Gabriel Albiccoco et moi-même.
Dès mon arrivée, on me confie la finition d’un court-métrage sur l’école de Coëtquidan et l’histoire du Casoar puis on m’affecte à la réalisation de courts-métrages destinés à l’armée de l’air dont je porte l’uniforme. Robert Enrico est chargé de la réalisation des courts-métrages concernant l’armée de terre. À Jean-Gabriel Albiccoco reviennent ceux destinés à la marine.
Je ne connais rien à l’aviation, mais ai d’excellents conseillers techniques qui, par contre, ne connaissent rien au cinéma. Cette complémentarité fonctionne.
La France a encore des bases NATO, c’est à dire des bases aériennes sous contrôle de l’OTAN. Je réalise divers courts-métrages sur différentes bases militaires dont notamment :
– Un court-métrage réalisé sur la base de Colmar-Meyenheim où des scopes radar percent jusqu’à 300 kms à l’intérieur des frontières de l’Union Soviétique et où des avions de chasse supersoniques F86K « Sabre » sont constamment placés en état d’alerte. Le thème de ce court-métrage : la mission de ces avions et la façon dont ils s’identifient respectivement sur les scopes radar lorsqu’ils volent en patrouille. Il m’a fallu les filmer en vol à partir de la tourelle des mitrailleuses d’un vieux bombardier B-24 mis à ma disposition à cet effet.
– Un court métrage réalisé sur la base de Cognac ayant comme thème la mission des avions de reconnaissance supersoniques RF 84 F où le rôle du pilote que l’on suit et qui sert de fil conducteur est tenu par l’excellent jeune comédien Bernard Fresson que Robert Enrico m’a vivement recommandé.
À ces courts-métrages s’ajoutent ceux ayant comme thème la formation et l’entraînement des pilotes sur T-33 ou Fouga-Magister, les percées radar par temps de brouillard (nouvelle technologie remplaçant la radiogoniométrie), les vols de transport ou de parachutage par le Noratlas N2501, etc.
Début 1958, il est décidé de verser certains contingents de l’armée de l’air dans l’armée de terre pour renforcer le bataillon en Algérie. Je fais partie du plan « ICARE » et me retrouve en uniforme de l’armée de terre embarquant à Marseille en compagnie de Claude Brasseur à bord de « l’ATHOS II » à destination de l’Algérie où, dès débarqués, on nous fait refaire nos classes.
Je suis ensuite récupéré par le SCA d’Alger qui m’envoie aussitôt en Kabylie avec une vieille caméra Arriflex qui manifestement avait fait l’Indo. J’y réalise un court-métrage Les Jeunes bâtisseurs dont j’assure les prises de vues et le montage.
En mai 1958, il m’est accordé 8 jours de perm’. Je me réjouis de revoir mes parents et de prendre la Caravelle qui effectue ses premiers vols. C’est le 13 mai 1958. Lagaillarde se lance à l’assaut de la DGG (Délégation générale du gouvernement en Algérie). Nous sommes coupés de la métropole. Je regagne la caserne et suis accueilli par un « Vous tombez bien ! On a plus de monteur ».
Pendant trois jours, tenant au « Maxiton », je monte, au fur et à mesure de la réception des rushes, sur une vieille « Steinbeck » qui, elle-aussi, avait du faire l’Indo, un magazine intitulé « Honneur, Patrie, Algérie Française » qui remplace dans les salles de cinéma d’Algérie les Actualités que nous ne recevons plus de métropole.
Puis je suis envoyé à Saïda filmer le Colonel Bigeard et ses hommes, accompagné de Jean-Jacques Rebuffat qui lui tourne pour le compte de la télévision française où il s’était illustré par son sang-froid en filmant l’intégralité de l’accident des 24 heures du Mans de 1955.
Août 1958. Je suis définitivement affecté au montage jusqu’à la fin de mes obligations militaires qui s’achèvent le 13 février 1959.
À peine démobilisé, je retourne à Alger et entreprends la réalisation au cœur de la casbah d’un moyen-métrage intitulé Fadila, un conte qui veut mettre en évidence que la casbah d’Alger n’est pas toujours celle de Pépé le Moko (qui, elle, avait été reconstituée en studio) c’est aussi celle de Fadila, une petite fille de 10 ans, et de son ami Djamal, avec ses ombres et ses lumières, ses joies et ses peines.
La DGG (Délégation Générale du Gouvernement en Algérie) me finance la fin de la production en me commandant une version arabe.
Je reviens à Paris avec les bobines de Fadila sous le bras et trois de ses interprètes, Djamal, Boualem et Mohamed pour la post-synchronisation – française et arabe. Fadila obtient le Grand Prix du Cinéma du Salon de l’Enfance 1959, est primé par le Centre National de la Cinématographie (CNC) et s’exporte avec succès.
J’ai rencontré au SCA d’Alger des garçons extraordinaires tous issus comme moi du contingent. La plupart sont devenus et restés mes amis. Je pense à Jacques-Eric Strauss qui s’est trouvé rappelé en Algérie alors qu’il venait de se marier et auquel on doit les plus belles productions du cinéma français, à François Bel, un fabuleux cameraman auquel on doit les plus beaux films animaliers du cinéma français ainsi qu’à des techniciens moins connus mais très compétents.
Je tiens à rendre un amical hommage à tous ces anciens d’Algérie qui font partie de la grande famille du cinéma français. »
Francis Mischkind (article tiré de Cinq sur Cinq, journal du comité du 8e de la FNACA de Paris)


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