Histoire de l’édition Boris Vian, le centenaire et la censure

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Malchance

Vian joue de malchance – il faut reconnaître qu’il provoque un peu le sort –, puisque, en 1954, jour de la défaite de Dien Bien Phû, il enregistre Le Déserteur, chanson écrite pour Mouloudji et narrant le refus d’un jeune homme mobilisé de prendre les armes, qui est immédiatement interdite d’antenne.

« Refusez d’obéir/ Refusez de la faire/N’allez pas à la guerre/Refusez de partir/S’il faut donner son sang/Allez donner le vôtre/Vous êtes bon apôtre/Monsieur le Président/Si vous me poursuivez/Prévenez vos gendarmes/Que je n’aurai pas d’armes/Et qu’ils pourront tirer. »

C’est entre autres à cause de ce dernier couplet que la chanson Le Déserteur de Boris Vian subit le couperet de la censure pour « antipatriotisme ». Un homme ayant reçu son ordre de mobilisation exprime, directement auprès du président de la République, son refus de partir à la guerre − « Depuis que je suis né/J’ai vu mourir mon père/J’ai vu partir mes frères/Et pleurer mes enfants » explique-t-il, préférant donc aller « sur les chemins » pour « mendier » sa vie plutôt que « tuer des pauvres gens ». C’est donc un encouragement limpide à la désertion, dans un contexte international pour le moins compliqué et délicat (guerre d’Indochine [1946-1954] et défaite de Diên Bien Phu ; début de la guerre d’Algérie [1954-1962]).

Guerre ou paix

Le conseiller municipal de la Seine, Paul Faber, est directement initiateur de l’interdiction de la chanson sur les ondes, au motif qu’elle fait insulte aux anciens combattants. Dans une lettre célèbre, Boris Vian lui répond qu’elle « a été applaudie par des milliers de spectateurs à l’Olympia (trois semaines) et à Bobino (quinze jours) depuis que Mouloudji la chante ». Il l’interpelle : « (…) vous battez-vous pour la paix ou pour le plaisir ? » Et de poursuivre un peu plus loin : « D’ailleurs mourir pour la patrie, c’est fort bien : encore faut-il ne pas mourir tous — car où sera la patrie ? Ce n’est pas la terre — ce sont les gens, la patrie (le général de Gaulle ne me contredira pas sur ce point, je pense). Ce ne sont pas les soldats : ce sont les civils que l’on est censé défendre — et les soldats n’ont rien de plus pressé que de redevenir civils, car cela signifie que la guerre est terminée. » La conclusion est sublime : « Mais de grâce, ne faites pas semblant de croire que lorsque j’insulte cette ignominie qu’est la guerre, j’insulte les malheureux qui en sont les victimes (…) Et un conseil : si la radio vous ennuie, tournez le bouton ou donnez votre poste ; c’est ce que j’ai fait depuis six ans ; choisissez ce qui vous plaît, mais laissez les gens chanter, et écouter ce qui leur plaît. C’est bien la liberté en général que vous défendiez quand vous vous battiez, ou la liberté de penser comme monsieur Faber ? »

L’interdiction de diffusion sera levée en 1962, après la guerre d’Algérie, et la chanson très souvent reprise pour la cause pacifique (par Joan Baez, Serge Reggiani, Eddy Mitchell, Hugues Aufray, Juliette Gréco, etc. ; Renaud en fera une adaptation en 1983). Le sujet demeure cependant sensible, car en 1999, une directrice d’école s’est trouvée sous le coup d’une suspension pour avoir fait chanter Le Déserteur à ses élèves le jour de la commémoration de 8-Mai 1945, devant le monument aux morts.

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