L’ Algérie, un traumatisme aussi pour l’institution militaire

Par GEO avec AFP – Publié le 19/04/2021 à 11h37 – Mis à jour le 19/04/2021

Quelque 24.000 soldats tués, des actes de torture, un putsch monté par des officiers. L’armée française sort de la guerre d’Algérie traumatisée et affaiblie durablement dans son rapport au politique.
La guerre d’Algérie marque une rupture dans l’histoire militaire hexagonale, l’engagement de l’institution au service de la République et sa place au sein d’une Nation elle-même bouleversée. En 1962, « le coeur de l’armée est brisée », résume Michael Shurkin, historien américain spécialiste de l’armée française. Une réaction violente, à fleur de peau, qui puise sa source dans l’humiliation de 1940 vécue par de nombreux officiers présents en Algérie. Puis dans la claque de Dien Bien Phu, qui en 1954 avait sonné le glas des ambitions coloniales françaises en Indochine.

« L’Algérie doit être vue comme le chapitre final d’une longue saga qui a commencé en mai 1940. C’est pourquoi elle est aussi traumatique », assure Michael Shurkin. Et en rentrant, les militaires découvrent une presse très remontée. « Les journaux français qui disent que l’armée ne vaut pas mieux que les SS, ça fait mal », ajoute cet ancien officier de la CIA.

De fait, les décennies suivantes bouleverseront l’image que l’armée se fait d’elle même. Les soldats sont priés de se taire. Alors même que la « Grande Muette » désigne une armée privée de droit de vote à partir de 1872 – et jusqu’en 1945 – l’expression restera, désignant la loi du silence dans l’institution. « La Grande Muette, c’est l’Algérie », assure Michael Shurkin.

« Drame collectif »
Voila la troupe désemparée. Elle voulait redorer sa réputation mais s’est empêtrée dans une contre-insurrection. Elle s’estime victorieuse mais trahie par l’autorité civile incarnée, comble de l’ironie, par le général De Gaulle. « C’est un vrai drame collectif. L’image qui en sort, c’est qu’on a gagné sur le terrain et qu’on a été lâché par le pouvoir politique », explique l’historien militaire, Michel Goya.

Quant au putsch du 21 avril 1961, il divise une armée marquée à droite, entre partisans de l’Algérie française et gaullistes convaincus, entre soldats majoritairement légitimistes et ceux qui ressentent de l’empathie pour les putschistes. L’ex-colonel Goya se souvient des « sentiments complexes » de la troupe: « on a chanté à la gloire de Salan. Il y avait une part de rébellion, avec une détestation du politique et de De Gaulle », se souvient-il. « Mais l’immense majorité du corps professionnel n’a pas suivi ».

Le prix à payer n’en sera pas moins élevé. Viennent les purges, une réorganisation de l’armée avec réduction des effectifs, puis la dissuasion nucléaire qui affaiblit la prééminence du soldat. Si, après 1945, la République s’est désintéressée du fait militaire et a laissé aux officiers une importante marge de manoeuvre, les années 60 et 70 voient une reprise en main de l’institution. Le chef d’état-major des armées est tenu à l’écart. « Dans la
formule de passation de commandement d’un régiment, De Gaulle fait rajouter l’obéissance aux lois de la République », souligne Michel Goya.

« Soldat de la paix »
L’opinion n’est pas acquise non plus. L’image du poilu de 1914-18, courageux et victorieux, a pâli. Le militantisme non-violent gagne du terrain. « Les armées vont beaucoup moins s’assumer comme étant faites pour faire la guerre », constate Bénédicte Chéron, spécialiste des relations entre armée et société. « Dans la communication militaire, à partir de l’été 1962, l’acte combattant est relégué aux marges. Au fur et à mesure, on va se mettre à parler du soldat de la paix ».

Les appelés ne seront plus envoyés massivement au front. Le service militaire, qui devient « service national » en 1965, « est présenté dans la communication comme un rite initiatique socialisateur, qui permet de faire se
rencontrer des jeunes Français d’origines multiples », précise l’historienne. « Les armées ne peuvent assumer d’être là pour faire la guerre. L’héritage immédiat de cet acte guerrier, c’est l’Algérie ».

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